32 HISTOIRE DE POLYB E,
d’une conduite toute opposée. Fabius au contraire donne toutes cesvertus aux Romains & les refuse toutes aux Carthaginois. Dans touteautre circonstance une pareille dispoíìtion n’auroit peut-être rien qued’estimable. 11 est d’un honnête -homme d’aimer ses amis & fa patrie,de haïr ceux que ses amis haïssent, & d’aimer ceux qu’ils aiment. Mais .ce caractère est incompatible avec le métier d 1 Historien. On est alorsobligé de louer ses ennemis, lorsque leurs actions font vraiment louables ;&de blâmer fans ménagement ses plus grands amis, lorsque leurs fautesle méritent. 'La vérité est à l’Histoirece que les yeux font aux animaux.
Si l'on arrache à ceux-ci les yeux, ils deviennent inutiles, & si del'Histoire on ôte la vérité, elle n'est plus bonne à rien. Soit amis,soit ennemis, on ne doit à l’égard des uns & des autres consulter quela justice. Tel même a été blâmé pour une chose, qu’il faut louerpour une autre; n’étant pas possible qu’une même personne vise tou-jours droit au but, ni vraisemblable qu'elle s’en écarte toujours. Enun mot il faut qu’un Historien, fans aucun égard pour les auteurs desactions, ne forme son jugement que sur les actions mêmes.
Quelques éxemples feront mieux sentir la solidité de ces maximes.Philinus, entrant en matière au commencement de son second Livre,dit que les Carthaginois & les Syracusains mirent le siège devant Mes-sine , qu’à peine les Romains furent arrivés par mer dans cette villequ’ils firent une sortie sur les Syracusains ; qu’en aiant été repoussésavec perte ils rentrèrent dans Messine, que revenus ensuite sur lesCarthaginois, ils perdirent beaucoup de monde ou tué ou fait prison-nier. H dit de Hiéron, qu’aprês la bataille la tête lui tourna tellement,que non feulement il mit le feu à son camp & s’enfuit de nuit à Syra-cuse, mais encore qu’il abandonna toutes les forteresses qui étoientdansla campagne de Messine. 11 n’épargnepas davantage les Carthaginois : àPentendre, ils quittèrent leur retranchement aussitôt après le combat,ils fe dispersèrent dans les villes voisines, aucun n’osa se montrer audehors. Les Chefs volant les troupes saisies de fraïeur, craignirent dss'exposer k une bataille décisive. Selon lui encore les Romains pour-suivant les Carthaginois ne fe contentèrent pas de désoler la campagne,ils entreprirent encore d’assiéger Syracuse. Tout cela est à mon Tensfort mal assorti & ne mérite pas même d’être éxaminé. Ceux qui seloncet Histoire assiégeoient Messine, & remportoient des victoires, fontceux-là même qui prennent la fuite, qui fe réfugient dans les villes »qui sont assiégés, qui tremblent de peur ; & au contraire ceux qu’ilnous dépeignoit comme vaincus & assiégés, il nous les fait voir ensoits•poursuivant les ennemis, fe rendant maîtres de tout le pais & assié-geant Syracuse. Quel moyen d’accorder ensemble ces contrariétés? Híàut de nécessité eu que ce qu’il avance d’abord, ou que ce qu’il ditclés événemens qui ont suivi ; soit faux. Or ces événemens font vrais-