44 HISTOIRE DE P O L Y B E,
tout abandonner , & n’cût-il pas été obligé de courir au plus pressé ? Les Alliés nevoioient-ils pas que cette démarche hardie les menoit là? Ne falloit-il pas néceílài-rementque le Maréchal abandonnât tous les avantages que la belle action de Denain luifoumissoit? j’aurois parié mille contre un que cela ariveroit, je l’avois même mandéà la cour ; Févénement s’en mocqua ; mais l’événementne prouve pas que j'aie malraisonné ; il prouve seulement que les Généraux Alliés ont mal raisonné dans le partiqu’ils prirent, & les Romains très-bien pensé dans celui qu’ils embrassèrent après lasurprise d’Erbeíîè, avec des reflòurces infiniment moindres que celles de nos ennemis.
§. III.
Problème militaire. Après P affaire de Denain les François poujfórent-ïïsleurs avantages auff loin qiiils pouvoient aller?
L Es François épuiférent-ils toutes les ressources qu’ils avoîent pour faire repentirleurs ennemis de l'audacieux projet qu’ils a voient formé de pénétrer jusqu'à la ca-pitale? Ne négligérent-ils aucun des avantages d’une action qui leur fait tant d’honner?Peut-on leur reprocher qu’ils firent le moins lorsqu’iîs pouvoient le plus? Je ne déci-derai pas fur un point de cette nature : les suites de Denain font si avantageuses, sibrillantes & si profondes, qu’il semble qu’on n’y puislè rien ajouter. Cependant com-me les fautes des grands hommes, quelques légéres qu’elles puissent être, peuvent nousêtre utiles, je croi qu’on nous pardonnera la liberté de les observer, de dire ce quenous en pensons. Dieu est infaillible ; mais les hommes ne le sont pas, & les plusgrands laissent toujours quelque queue de glose, quelque marque de ì’imperfection hu-maine dans leur conduite. La providence le veut ainsi, pour leur faire sentir qu’ils sonthommes comme nous, quoiqu’au dessus de nous par leurs belles qualités. Après cepetit choc de morale, voions s’ils poussèrent aussi loin leurs avantages qu’ils auroientpû, ou si nous ne nous trompons pas nous-mêmes dans ce que nous en pensons.
Déja je veux prouver par les régies de la guerre, comme par celles de la prudence yqui est une de ces vertus qui entre dans toutes les autres, que le fait de Denain étoitihfaillible, l’Efcaut une fois passé ; supposant que l’on eût trouvé ce poste hors de tou-te insulte, tout hérissé d’obstacles, & que l’on eût enfin jugé à propos de ne pas l’atta-quer, on n’avoit qu’à le masquer de toute Farinée par une ligne tirée de FEscaut àFEscaut, c’est-à-dire de l’inondation de Valenciennes à celle de Louchant; cet espaceétoit très-petit. Les ennemis auroient-ils bien eu la hardiesse de déboucher en notreprésence? C’eût été folie: pendant ce tents-là nous nous rendions également les maî-tres de Marchiennes, & de tous les postes où ils avoîent établi leurs magasins. Onpeut voir par là que quand on n’auroit pas attaqué ce poste on n’eût pas moins faitce que l’on fit, soit que les ennemis s’y maintinssent, ou qu’ils ne s’y maintinssent pas;on les réduifoit également à I’abfurde. Rien ne prouve davantage le bon sens & laprudence du Prince Eugène, & le peu de jugement de ceux qui ne furent pas de sonavis, qui étoit de faire transporter incessamment au Quesnoi ces prodigieux prépara-tifs de guerre. Denain fut pourtant pris, dans quelle heureuse situation ne se trouva-t-on pas? U ne s’est jamais vû,.on n’a jamais ouï parler d’une chose semblable. L’en-nemi environné de rivières impraticables, les Alliés réduits à ne savoir où le tournerpar la perte de leurs magasins ; qui empêchoit de faire de plus grandes choses, &d’entreprendre fur toutes les conquêtes de fes ennemis? II n’y avoit presque qu’à seprésenter. Qui peut tenter plusieurs choses à la fois, doit n’en négliger aucune, courirà toutes, & mettre en œuvre l’efcalade,le pétard & tout ce que nous devons & pou-vons imaginer lorsque la fortune nous rit.