48 HISTOIRE DE POLYBE,
les puissent rójìfler à une attaque de vive force , dit un grand Ministre ; mais U fouiqu'elles soient au moins fournies pour un an , qui efi un teins suffisant pour don-ner lieu de les secourir commodément.
Si le Cardinal de Richelieu ne nous avoir débité que des choses semblables dans sonTestament politique, qui est un fort bon livre, de quelque part qu’il vienne, il nenous auroit rien appris de fort rare & de fort nouveau; c'est la maxime universelle,qui ne peut être ou qui ne devroit être ignorée d’aucun de ce qui s’appelle animal in-tellectuel. Pourroit-on s’imagincr, fi l’on ne le voioit tous les jours, que mille têtessages manquent si souvent,& presque toujours dans la maxime du Cardinal? Certainsanimaux, les fourmis,les abeilles,& mille autres fe munissent de vivres pour six moiscontre les attaques de l’hiver, parce qu’ils font assurés de trouver abondamment desvivres après ce terme expiré ; mais si à limitation de ces têtes sages ils n’avoient fourni'leurs magasins que pour trois mois feule,ment,leur perte ne feroit-elle pas assurée?Onn’en feroit pas surpris, dira quelqu’un, ce font des animaux. Quel nom donnerons-nous à ceux qui négligent de munir & d’apr o visionner une place dont on craint lesiège, ou un blocus? L’un ou l’autre peut arriver: si elle est très-forte, & que lagarnison soit des plus nombreuses, on peut égalementpancher pour l’un comme pourl'autre. On n’est pas assuré non plus, si le Gouverneur habile & intelligent ne pouf-fera pas plus loin la défense de fa place que le Ministre ne s’est imaginé. Les Carthagi-nois fourniíïbnt Agrigcnte pour cinq ou six mois ; c’est tout ce qu’il en faut, difoient-ils peut-être, elle ne fauroit soutenir davantage contre une attaque de vive force, íielle n’est secourue; & comme elle ne peut manquer de l’être ,elle en a au-delà de cequ’il en faut, & cependant elle ne l’est pas.
Carthage confie le dépôt d’Agrigente à Annibal. II avoit aflèz de vivres s’il eûtété attaqué, & peut-être au-delà. Car à en juger par fa misérable conduite, je doutequ’il eut fait une résistance telle qu’on auroit dû attendre de ses forces,, s’il eût étéassiégé dans les formes. Dès qu’il vit que les Romains prenoient une route toute con-traire , & qu’il alloit périr par la faim, plus redoutable que la force de leurs armes, leseul parti qui lui restoít à prendre, sinon pour son salut,du moins pour íà gloire, &pour éloigner la prise de fa place : étoit les sorties, mais grandes & générales, & coupfur coup réitérées. La première avoit asiez bien réussi, & elle eût peut-être décidé,s’il l’eût faite plus grosle, ô: eût poussé plus loin son avantage : si celle-ci avoit étésuivie d’une plus forte, les Romains fe fusiènt trouvés très-cmbaraíles, & encore plusaprès l’arrivée de Hannon. C’est dans ces conjonctures qu’un Gouverneur doit pro-diguer fa garnison, & l'on ne la prodigue jamais en vain ; on gagne en perdant dumonde, parce que l’on en a trop, & qu’aiant moins de gens k nourrir on ménagedavantage ses vivres.
On peut dire, fans crainte de fe tromper, qu’Annihal fe comporta très-mollement& très-lâchement dans cette affaire. Jamais homme, qui défend une place à la têted’une garnison qu’on peutappeller une armée, ne manqua plus de résolution & deconnoisiànce de la guerre.
Polybe nous représente les Romains dans une grande nécessité de toutes choses, &dans un si grand déluge de maux, qu’on voit bien qu’ils ne tenoient à rien entre péris& abandonner leur entreprise : ce dernier parti auroit certainement été celui qu’ils au-roient pris,si Annibal eût pris celui dont j’ai parlé plus haut:par ce rnoien il gagnoitun grand mois. . Ce terme le fauvoit, parce que les Romains étoient hors d’état d’yatteindre fans fe perdre. Voilà certes une grande faute ? car quand même le Consuleût pû pouíïèr jufqucs-là, Annibal fe garantissoit du reproche & du blâme d’ignoranceA dç peu de fermeté. Je pourrois citer un bon nombre d’exemples de pareilles condui-