LIVRE L CHAP. XIV. 257
sortie, & l’éxécuta avec tant de courage, de sagesse & de conduite, que se ne voisrien de mieux pensé & de plus heureusement entrepris. 11 chaise les ennemis de tousses postes: & cela fut poussé si avant, qu’ils furent obligés de lever honteusement lesiège, & de faire retraite. Qu’est-ce que le gros de notre armée faiíòit en ce tcms-lk ? Chacun le fait : voici ce qu’elle auroit dû faire selon moi.
Je neutre pas dans les raisons qu’on eut d’empêcher les païsans de prendre les ar-mes,elles me font tout à fait inconnues : je laisse à de plus habiles à les deviner, auísi-bien que celles d’abandonner la Provence, & de se couvrir de la Durance ; tout celapaíse la portée de mon esprit. II est certain que si l’on eût lâché la bride aux gens dela campagne, tous les éperons du monde n’eusscnt servi de rien k nos ennemis. Quinous empêchoit d’envoyer quinze mille hommes, & autant de païsans, occuper le bois,dc l’Estrilles, & d’y prévenir cette armée, qui se retiroit en hâte ? Nulle puissancen’étoit capable de nous forcer dans ce poste, deux heures de travail eussent suffi pournous mettre en état de ne rien craindre, en faisant un abattis d’arbres depuis la merjufqu’à la montagne. Que ne tiroit-on ensuite un bon retranchement derrière, si onl’eût jugé k propos, quoique l’abattis valût infiniment plus? Ceux de la flotte au--roient-ils été assez hardis pour faire une descente, ou prendre des revers comme ilsavoient fait au Var? Cette pensée ne peut venir à l’elprit; nous aurions garni la côted’une armée de païsans. Je demande par où Tannée de terre se seroit retirée? Sonunique ressource étoit dans la flotte, s’y fût - elle embarquée k différentes reprises :Quelles mesures n’auroit-il pas fallu prendre? Outre que ce n’eût pas été une petiteaffaire, elle en eût eu une autre bien plus fâcheuse; elle se fût trouvée en tête le»troupes du retranchement, le Marquis de Goesbriand k dos, le Maréchal de fessé furles hauteurs des montagnes que l’ennemi avoit fur soíl flanc droit, & peut-être plus detrente mille païsans, plus mauvais que les troupes réglées. Tout cela se donnoit la main ;qui nous empêchoit alors de faire un bon coup,& d’enveloper les ennemis de toutes parts?Tout cela faute aux yeux des moins clairvoians. J’avois cette campagne fur le cœur.
Je trouvai Toccafion quelques années après d’en raisonner avec feu le Maréchal defessé, il me fit Thonneur de me dire que les ordres de la Cour n’étoient pas toujoursconformes aux intentions des Généraux. Que diriez-vous, dit-il, du Ministre quime mandoit de tenir la défensive fans rien bazarder, & de laiíîer aux mouches à dé*truste cette armée, comme si nous eussions fait un traité de ligue offensive & défen-sive avec ces filles de l’air. D’ailleurs, continua-t-il, mon dessein étoit de chasserl’ennemi, & de Texpulser de la Provence. II s’en retire, la prudence dans ce cas-lkdemandoit que je me contentasse d’avoir rempli mon dessein & les ordres de la Cour,qui m’avoit donné des menotes; & il ajouta, que la maxime de Scipion aiant été toutaussi-tôt alléguée, qu’il faut faire un pont d’or k Tennemi qui se retire, il s’en étoittenu lk, n’ofant enfraindre les ordres qu’il avoit. Voilà qui est le mieux du monde.Cet excès de prudence, qui ne venoit pas de lui, ne fut pas du goût de bien desgens. II est bon d’avoir de la prudence, & de ne rien mettre au hazard que le moinsqu’on peut ; mais la prudence elle-même veut qu’on profite des occasions que la for-tune nous présente. Si on les laisse échaper, c’est une très-grande imprudence. II mevient une réflexion fur ces ordres de la Cour, qui empêchent un Général de profiterdes occasions: je ne veux pas la remettre k une autre sois, de peur de l’oublier.
La déférence qu’un Général d’année est obligé d’avoir pour les volontés du Prince,ne doit pas lui lier les mains & le pouvoir de faire un bon coup qui paroît infailli-ble & décisif. Cette volonté, toute, souveraine qu’cile est, dépend des circonstances& des conjonctures que toute la prudence humaine ne peut prévoir : les vents fur lamer ; le teins, les lieux & les occasions fur la terre, fe moquent des résolutions du
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