48 , HISTOIRE DE POLYBE,
On ignore même le nombre qui a pâlie à cause de la nuit., qui est toujours î’heure kplus "favorable pour ces sortes d’entreprifcs, parce quelle fait paraître les choses plusgrandes qu’clles ne le font en eflet. k'audace & la hardieílè avec laquelle on atta-que, font qu’on-s’imagine qu’on ne prendroit pas ce parti lì on n’étoit en forces, &fur ce fondement il est rare qu’on salle grande résistance, disons plutôt on n’en faitaucune.
Le passage de l’Allier, que César décrit si bien dans fes Commentaires, est pres-que conforme à la ruse que je propose; mais comme il s’agit ici du passage desgrands fleuves, & non pas de f Allier, qui n’est qu’un ruisseau en comparaison, jecrois devoir m’attachcr uniquement à ce qui appartient à mon sujet, c’est-à-dire, àcertains événemens extraordinaires. & ceux qui le font passés de nos jours sont tou-jours ceux qui intéressent & plaisent le plus.
Je ne pense pas que depuis les Anciens il se soit vu un plus grand traver-scur de fleuves & .de rivières que le Prince Eugène, ni aucun même plus habile,plus rusé & plus expérimenté que lui dans cette grande partie de la guerre. J’aidéja dit que ce grand Capitaine passa l’Adigé en 1706. peu de jours après il tra-versa le Canai-Blanc, autre rivière très-large & très-difficile: Saint-Fremont s’ytransporta, & Saint-Fremont la lui laissa passer.; & lorsque M. de Vendôme arriva,il n’étoit plus tems, car les ennemis croient presque en-deçà. Cette conduite futle sujet d’une infinité de spéculations, & chacun dans farinée en fit à fa maniéré.Les Impériaux n’avoient plus que le Pô à traverser. M. de Vendôme fe hâte d’yenvoler un corps considérable de troupes, & deux Officiers Généraux. Les enne-mis s’imaginérent qu’il n’en feroit pas de même du Pô que des autres rivières, maisils fe trompèrent: car ils rencontrèrent infiniment moins d’obstacles & de chicaneriessu passage de celle-ci, beaucoup plus large & plus difficile que le Rhône, qu’auxautres qu’ils venoient de palier. Les ennemis manquoient de bateaux pour faire leurpont, & il en falloit un grand nombre, car le tems pressoir. Ils en trouvèrent quel-ques-uns du premier rang dans l’Adigette, qu’on appelle Buccntaures, fur lesquelson peut embarquer quatre à cinq cens hommes, & quelques autres un peu moindres.L’Adigette est un canal qui sc jette dans le Pô, & où il y a une magnifique écluse.II nous étoit facile de retirer tous ces bateaux, de les faire palier de l’autre côté dufleuve, ou d’.y mettre le feu. Cette précaution étoit dans les régies, on ne la pritpourtant pas. L'Oíficier qu’on avoir posté en cet endroit-là ne le jugea pas à propos.
Lc Prince Eugène , ravi de trouver tout ce qui pouvoir favoriser son dessein, fecampe à la Poliíseile, assemble tous les bateaux qu’il trouva dans le canal, y laisse uncorps considérable de troupes, qui ne parut rien à nos gens, décampe en plein jour,& fait mine de tenter le passage au-deflous, où il manquoit de tout pour cette entre-prise. On le crut pourtant, & on en fut d’autant plus persuadé,que le Pô forme deuxou trois petites Isles en cet endroit-là. Nous cotoions les ennemis, & nous nous réglonsfur leur marche; au lieu que nous ensilons dû les laisser aller, très-asiurés qu’ils revien-draient fur leurs pas. Si Ton vouloit les suivre, on .eût dû tout au moins laisser unbon corps de troupes vis-à-vis Téclufe de l’Adigette, & s’y précautionner d’une bonnebatterie. Pour le coup cette pensée ne nous vint pas: mais après Tévénement, on jugeaque ç’eût été un bon coup à faire. Parlons sincèrement, la tête nous avoit tourné:car pour de la valeur, il y en avoit dans notre armée au-delà de ce qu’on en pouvoitdésirer pour réduire h l’abfurde tous les desseins de nos ennemis. Nous manquâmesdu côté de la tête. Quoiqu’il en soit, M. le Prince Eugène profita habilement dela bonté & de la fermeté de la sienne; volant que nous donnions dans le piège, ilsoit une marche sécrété .& nocturne, & retourne fur fes nas.
Pen-