L I V R E III. CHAP. XI. 67
& qu’ils vonloient s’aider de leurs genoux, ou s’accrocher à quelquechose pour íè relever, ils entraînoient avec eux tout ce qu’ils avoientpris pour se retenir. Pour les bêtes de charge, après avoir cassé la gla-ce en se relevant, elles restoient comme glacées élles-mêmes dans lestrous qu’elles avoient creusés : fans pouvoir, fous le pesant fardeau qu’el-les portoient, vaincre la dureté de la neige qui étoit tombée là depuisplusieurs années. II fallut donc chercher un autre expédient.
II prit le parti de camper à la tête du défilé, & pour cela il en ftôter la neige. On creusa ensuite par ses ordres un chemin dans le ro-cher même, & ce travail fut poussé avec tant de vigueur, qu’au boutdu jour qu’il avoit été entrepris, les bêtes de charge & les chevaux des-cendirent sans beaucoup de peine. On les envoia aussi-tôt dans des pâ-turages, & l'on établit le camp dans la plaine, où il n’étoit pas tombéde neige. Restoit à élargir assez le chemin pour que les éléphans y pus-sent passer. On donna cette tache aux Numides que l’on partagea parbandes qui se succédoient les unes aux autres, & qui purent à peine fi-nir en trois jours. Au bout de ce tems les éléphans descendirent, ex-ténués par la faim, ne pouvant qu’avec peine se soutenir. Car quoi-que sur le penchant des Alpes il se trouve des deux côtés des arbres,des forêts, & que la terre y puisse être cultivée, il n’en est pas de mêmede la cime & des lieux voisins. Couverts de neige pendant toutes lessaisons, comment pourroient-ils rien produire? L’armée descendit ladernière, & au troilìeme jour elle entra enfin dans la plaine, mais beau-coup inférieure en nombre à ce qu’elle étoit au sortir de l’Eípagne. Surla route elle avoit beaucoup perdu de son monde, soit dans les combatsqu’il fallut soutenir, soit au passage des rivières. Les rochers & les dé-filés des Alpes lui avoient encore fait perdre beaucoup de soldats, maisincomparablement plus de chevaux & de bêtes de charge. II y avoitcinq mois & demi qu’Annibal étoit parti de la nouvelle Carthage, en■comptant les quinze jours que lui avoit coûté le passage des Alpes, lors-qu’il planta ses étendarts dans les plaines du Pô & parmi les Insubriens,fans que le déchet de son armée ( a ) eût rien diminué de son audace.
(«) Sans que ìe déchet de son armée tût rien di-minué de son audace.] Entrer dans un puis à pasde Conquérant, le traverser d’un bout à l'autre,assiéger de bonnes places, se les soumettre, seles aíïïtrer par de fortes garnisons, établir fa li-gne de communication & une nouvelle frontièreà mesure que l’on avance, je ne vois rien là defort extraordinaire, ctqui ne soit dans les régiesde la guerre & de la prudence. Est-on maîtred’une Province, on passe de là â une autre, &l’on fuit la môme méthode. Un mauvais suc-cès , la perte d’une bataille, ne produisent pointune ruine entière : on trouve des ressources & le
tems de se remettre. A tout perdre & à toutgagner cn certaines conjonctures, il n’y a qu’uncoup périlleux; mais dans cette guerre d’Anni-bal contre les Romains, il s’en trouvoit plusieurspour gagner peu : c’étoit latâte de l’hydre. Unearmée étoit à peine battue & terrassée, qu’il enrenaissoit une autre. 11 faut toujours vaincre, &la ruine entière du Général de Carthage dépen-doit de la perte d’une feule bataille, qui ne luilaissoit ni ressource, ni retraite, ni espérance desalut, & cela pouvoit arriver. Alors ceux quinous ont d’abord admirés changent de langage,se moquent de nous & de notre projet ; on nous
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