73 HISTOIRE DE POLYBE,
•sortes de cas on fait plusieurs attaques fans sçavoir où courir : car il est difficile de s'yportc-r lorsque la lile est coupée, & qu’on est maître du chemin des deux côtés. Si cesgens-là cuisent pris de semblables mesures, c’étoit fait des bagages de cette armée. C’estce qu’Annibal craignoit fur toutes choses, & ce qui le tenoit le plus en crainte & eninquiétude : ce que Penne mi ne put faire, le mauvais tems & les mauvais chemins lefirent.
Une armée qui perd fes équipages n’a plus rien à perdre, je l’ai dit quelque part:lacampagne est finie, il ne fçauroit lui arriver pis. Annibal les perdit, du moins unebonne partie. Sa mauvaise fortune alla encore plus loin. II vit périr la moitié de sonarmée. Malgré une avanture si étrange,ce grand Capitaine fit voir qu'il étoit au-def-fus des disgrâces les plus accablantes. II fait voir qu’il a encore beaucoup à perdre avecun reste malheureux & les tristes débris d'une armée qui entre en Italie fans équipages,& presque nûë,aumilieu d’un peuple ennemi. II suffit à fes soldats que leur Généralreste debout pour tout espérer & pour ne rien craindre. Rien ne doit plus nous fairesoupçonner eu ce grand Capitaine des qualités qui surpassent l’imagination. Qu’on exa-mine sa marche depuis les Pyrénées julqu’aux Alpes,& le deííòin daller attaquer dansson propre pais une Puissance auíìì redoutable que celle de Rome, cela surprend. Ony remarque des difficultés & des obstacles fans nombre. Mais enfin c’est un grandCapitaine,qui fait une marche de près de trois cens lieues à la tête d’une armée nom-breuse , brave, bien disciplinée & accoutumée aux occasions, & il est assez fort pourtenir tête à fes ennemis. Mais qu’est-ellc devenue cette armée après le passige des Alpes?Elle est réduite à rien & dans la plus affreuse misère, aussi bien que ion Général,quin’avoit avant fa disgrâce que des obstacles & des difficultés à surmonter. Qui ne lescroiroit insurmontables après? Et cependant avec les tristes débris d’une armée aupa-ravant si fioriílànte, ce Général fuit un projet que tout autre que lui n’auroit osé en-treprendre, avec tant de courage, de hardiesíè & de résolution,que rien ne lui résis-te, & que tout plie devant lui, bien qu’inférieur à íès ennnemis. Cet éloge m’a écha-pé: le moien, je vous prie, de s’c-n empêcher dans une chose si surprenante.Revenons à notre sujet.
Parlons sincèrement, Annibal ne fut jamais si habile que son père dans la guerre desmontagnes: il fut feulement heureux dans cette affaire. Sa conduite ne fut pas desmeilleures, car il manqua de mesures & de prévoiance. 11 étoit perdu, si fes ennemiseussent fait usage de leur bon sens dans un païs qu’ils connoisibient, & qui leur four-nissoit par touc des pièges & des postes qu’on ne pouvoir ni forcer ni éviter. Quoi-qu’il en soit, on volt bien à quelles gens ce Général avoir affaire. II s’en apperçut allezpour ne le point rebuter, & c’est aussi ce qui justifie ce qu’on peut trouver de témé-raire ou d’imprudcnt dans son entreprise: car de traverser ces montagnes dans lasaison qu’il convient, l’entreprife n’est que hardie ; mais en plein hiver, c’est unetémérité manifeste.