L I V R E III. CHAP. XI. Fz
touc au moins de nos troupes dans toute l’étenduë de !a vallée de Prajeías,où le Cisoncoule au fond entre des montagnes fort- hautes, d’un accès aslèz difficile, & que cha-cun gardoit de son côté? Ces montagnards en deicendoient quelquefois, paíìòienc letorrent, attaquoient & cnlevoient nos convois. Si l’on eût fuit reconnoître avec foincette chaîne de montagnes qui borde le côté de la vallée qui nous étoit opposé, & con-nu la facilité qu’il yavoitde nous en rendre les maîtres, & de tomber s’il nous eût plûdans celle de Saint-Martin, n’aurions-nous pas été honteux qu’ils eussent occupé tancde troupes avec si peu de monde dans des endroits fi faciles à franchir? A peineavoient-ils dix ou douze hommes a chaque polie, & nous y avions des corps entiers.Ils fe rassembloient lorfqu’ils avoient quelque entreprise en tête, ce qui arrivoit lors-qu’ils sentoic-nt quelque convoi cn campagne. Je connois le pais & la vallée de Saint-Martin, comme je l’ai dit ailleurs: j avoué sincèrement que je ne Içaurois revenir dema surprise. Rien n’étoit plus aisé que de se rendre maître de toute cette vallée. Sicette entreprise fut entrée dans la tête de quelqu’un, & qu’on l’eût exécutée; trentebataillons étoient plus que soffisans pour couvrir toute notre frontière du Dauphiné, &nous en avions près de soixante-dix. Que qui que ce soit de ceux qui ont servi dansces montagnes ne fe soit apperçû d’un ii grand avantage, rien ne me semble plus sur-prenant. Les lumières naturelles ne suffilbient-ellespas pour nous le faire comprendre?Rien n’est plus vrai que ce que disoit M. de Turenne: souvent il cchape de bellesoccasions de faire de grandes choses,faute de gens qui les connoiílènt, ou qui fçachents’en servir. II disoit cela h l’occasion d’un Officier Général qui setoic fait bat-tre ensuite d’une belle occasion qu’il laisibit aller.
Bien que j’aie servi deux campagnes dans farinée du Maréchal de Catinat, je nefçaurois dire s’il excelloit dans la guerre des montagnes. Je crois que ce n’étoit pas Hson plus fort; mais il y a volt un Officier Général de son armée qui entendoic ausil par-faitement cette guerre qu’on peut l’entendre. On sent bien que je veux parler du Mar-quis de Feuquiéres. C’eût été un vrai Sertorius, s’il eût plû à certaines gens, à quison mérite faisoit ombrage,de s’empresser un peu moins à travailler à sa disgrâce,&îtle perdre dans l’esprit du Roi, après savoir gâté dans l'esprit du Miniilre; ce qui fieperdre ?. ce Prince un des meilleurs & des plus braves Officiers Généraux de ses ar-mées, & qui le servoit mille fois mieux & avec plus de courage & d’intelligen-ce que ses indignes ennemis.
Un habile Général sc trouve peu embarrassé dans une guerre de hautes montagnes,fi la disproportion des forces n’est pas excessive, jusqu’à ne pouvoir paraître. Sa foi-bleslèluieít souvent avantageuse contre le fort, par cela seul qu’il est moins à craindre.
11 ne s’imaginejamais qu’un ennemi qui l’évite & qui met a cela tout son fçavoir,puis-se changer tout à coup l’état de la guerre, & tourner une défensive circonspecte & ti-mide en apparence en une offensive pleine & audacieuse. Les païs de monta-gnes sont ceux qui fournissent le plus aisément ces sortes de changemens de scène, ausequels on ne se serait jamais attendu. II faut avouer qu’ils ne sont pas peu rares ; maisil n’appartientqu’aux Capitaines de la première volée d’en user ainsi. Ils changent toucTordre de la guerre scion le cems, les lieux,les conjonctures,ík souvent selon Tespricôt le génie des acteurs qui leur sont opposés. C’étoit la grande maxime d’Annibalcontre les Romains. II fe tournoie souvent en défensive pour íàuter tout d’un coup àl’offensive selon Toccasion ; mais le plus grand Maître dans cet art a été fans doute Ser-torius. Avouons-le ingénûment, peu de gens de guerre me feront contraires, ce Ro-main célébré valoit bien Annibal, & valut infiniment plus qu’aticun Capitaine de sonsiécle. Je doute que Rome en ait jamais produit un semblable à bien des égards. Safaçon de faire 1a guerre est digne d’admiration, nul n’en a tant approché que le fa-