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Tome quatrieme.
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L I V R E III. C II A P. XV. i 3J

qu’on s’ahenrtè à soucenir un mauvais sentiment,on doit,tout au moins, prendre debonnes mesures & ne rien négliger de tout ce qui peut nons mener à la victoire, & nerien mettre au hazárd fans quelque apparence de réussir. Lorsqu’on manqne dans lesprécautions qui dépendent de nous, on se perd d’honneur & de réputation.

Sempronius n’y eut nul égard, à peine donne-t-il le tems à ses soldats de se recon-noître après fa jonction avec Scipion, & de les accoutumer à la vue de lënnemi, quinous paroi t toujours plus redoutable dans l’éloignement qu’il ne Test de près, & lors-qu’on s’accoutume à le voir, la hardieíìè augmente à mesure que l’idée que nous enavions diminue. II saut connoìcre l’ennemi avant que de s’engager dans une entrepriseimportante & décisive.

Marius usa d’une grande prudence dans la guerre contre les Teutons & les Ambrons ;il voulut accoutumer peu h peu ses troupes h soutenir la vue des ennemis. „ Pour les„ soldats,dit Plutarque (V),il les faisoit tenir longtems fur les remparts de son camp„ les uns après les autres, pour les accoutumer à soutenir la vûë de la terrible figure des,, ennemis, à entendre fans s’effraier leur ton de voix, brutal & sauvage, & à nëtre point„• étonnés de leur armure & deleursmouvemens,en se rendant peu h peu ordinaire &„■ familier par shabitude de les voir, ce qui d’abord avoit paru le plus étrange & le„ plus formidable, car il étoit persuadé que dans les choses terribles, la nouveauté '„ ment beaucoup à l’imagination, & lui fait paroître des choses qui ne sont point,„ & que l’accontumance au contraire fait perdre aux choses naturellement les pluster-,, ribles, la plus grande partie de ce vain épouvantail qui fait naître notre effroi.

Sempronius avoit non seulement besoin de guérir ses soldats,nouvellement arrivés,de l’idée trop avantageuse qu’ils s’étoien t formée de la valeur & des forces de l’ennemi;mais il étoit encore néceslâire de les discipliner, de les aguerrir & de les préparer aux ■grandes actions.' .

Quand Scipion n’eût eu que cette feule raison à opposer contre le sentiment de sonCollègue, elle sussisoit de reste pour lui faire connoître la témérité de son entrepriseAnnibaî bien informé de tout ce qui se paffoit dans le Conseil, mit en œuvre toutesles ruses dont il se put aviser pour précipiter Sempronius dans quelque mauvais pas,& le fortifier de plus en plus dans le désir imprudent de combattre.

Rien ne nous fait voir,avec plus d’évidence, les qualités extraordinaires & la pro-fondeur du génie du Général Carthaginois dans la science militaire, que cette variété "de réglés & de conduite dans la maniéré de sure la guerre, qui tendoient toutes au butqu’il s’étoit proposé, en sorte que l’ennemi se trouvoit dans le piège fans lavoir craintni soupçonné. :

A peine les Consulsorit relevé ceux de l’armée précédente, qu’il change de méthode& de conduite selon shumeur & le génie de chacun, ce qu’il est aisé de connoître dèsqu’on sait ce qui se paíìe dans les Conseils. II est rare qu’il n’y ait pas deux partisdans une armée,où k- pouvoir est partagé & alternatif; & dès que cela arrive,le se-cret en est banni. Un esprit pénétrant, méditatif & profond, juge du caractère, del'inclination, de l’humeur & de l’intellígence des Généraux par leurs scntimens. Lerusé Carthaginois tira des avantages infinis de cette étude. II régloit là-deíïus ses des-seins & Tétât de la guérre ; dès qu’on connoît le foible de son homme, on doit setourner de ce côté-là.

Les esprits communs, qui ne voient rien au-delà de leur tourbillon, ne peuvent'concevoir qu’il y ait des gens qui voient plus loin. Ils croient qu’il suffit de regler ledeffein de leurs entreprises fur les qualités & les connoiíïànces qu’ils ont des forces ds

(a) ï!utarque trad. de Dacier. Vie de Marius.