LIVRE III. CHAP. XVI. i6 9
2eux,oùil n’eût rien trouvé pour ]a subsistance de son armée, resserré de toutes parts,fans places & fans magasins. Les Romains n’avoient pas de meilleurs moiens pourfinir la guerre, & réduire leurs ennemis à l’extrémité, & les obliger à abandonnerleurs entreprises ; ce qui les jettoic dans des embarras encore plus fâcheux.
Voilà,encore une fois, ce que Flaminius eût dû faire : c’est à quoi il ne pensa pas.11 vit Annibal palier plusieurs rivières & le Panaro fans faire le moindre mouvement.II lui vit traverser les montagnes des Apennins, une partie de la Tyrrhénie, & lesmarais de Clusium, fans rien pénétrer de son dessein, & fans y mettre le moindre obsta-cle. II faut avouer qu’il ne s’est jamais vû de Général tomber dans des fautes sembla-bles. II faut que j avoué aussi que s’il eut évité la dernière, on n’eût peut-être jamaisparlé des précédentes, ou l’événement les eût excusées.
Jamais campagne n’a été plus féconde en bévues que celle-ci. II ne faut pas feule»cn accuser les Généraux Romains; mais l’iniquité, si j’ofe hazarder ce terme, tombeencore fur le Sénat, de qui les premiers recevoient les ordres.
Flaminius aiant manqué l’occasion d’attaquer & de défaire les Carthaginois dans lesmontagnes des Apennins,la fortune lui en présente une autre, où il auroit pû réparerune faute si grossière, & remporter à coup sûr une victoire complette. II eût dû,dèsqu’il les vit engagés dans ces marais, décamper tout aussi-tót de son camp d’Aretium,& marcher droit au débouché, fe poster fur le bord, & les attendre là pour les com-battre à la sortie. Je doute qu’Annibal eût pû fe démêler d’une telle affaire. Déja facavalerie, lasse & recrue d’une marche si longue & si pénible, fe trouvoitfort peu enétat de combattre. Ajoutez qu’il falloir fe ranger en bataille dans le marais, où ilétoittrès-difficile quelle pût fe remuer au milieu des eaux & des bouës, pendant que leConsul fe voioit dans un tcrrein ferme, & propre à toutes- fortes de mouvemens.
L’infanterie Carthaginoise, accablée des peines & des fatigues qu’elle avoir éprouvéesdans une marche si fâcheuse, fans prendre aucun repos, fe trouvoit bien moins en étatde combattre que la cavalerie. Le terrein ne lui étoit pas plus favorable. Je demandefi des troupes qui ont souffert tant de misères, oseront fe présenter en bataille contreune nrmée fraîche & alaigre, bien postée, & qui combat avec toute sorte d’avantage ?Je demande,encore un coup, si le Général Carthaginois étoit bien afluré que Flami-nius poussât la sottise jufqu’à ce point, que de manquer une si belle occasion de finirtout d’un coup la guerre? Car enfin le Romain ne manquoitni de courage ni de ré-solution , il en avoir donné assez de preuves dans la bataille de l’Adda. Je ne lui dis-pute pas ces deux qualités; mais je ne pense pas que personne lui accorde celles d’unCapitaine médiocre. Annibal voioit bien qu’il pouvoit prendre le parti que je viensde dire; qui peut en douter? Qnand même il l’auroit pris, & que le Carthaginoiseût manqué son coup, qn’il eût été battu, il n’eût pas moins été indigne des élogesdes experts, puisque la nécessité le portoit à un dessein si étrange, & qui n’a guéresd’exemples. II donna à la fortune , & la fortune a accoûtumé de favoriser les grandscourages & les génies extraordinaires.
Je ferois curieux de savoir fi les spéculatifs de Rome s’apperçûrent des faqtes duConsul à l'ouverture de cette campagne. Pourquoi ne les auroient-ils pas remarquées,puifquelles ne pouvoient être plus lourdes? J’en connois d’une efpéce qui mortifientplus un Général d’armée que la perte d’une bataille : c’est lorfqu’il volt qu’on lui éclip-se &'qu’on lui dérobe une marchç.- En effet rien ne prête plus à la glose des malins& des railleurs. * -
J’ai dit qu’Annibal ne s’engagc-a dans cette avanture du marais que par nécessité. IIne l’entreprit pourtant pas fans de grandes espérances de réussir & de la mettre k fin:ç’eût été mal raisonner que de les fonder uniquement fur l’ignorance du Consul. II
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