LIVRE III. CHAP. XVI. i ?I
■faire mention que des troupes Carthaginoises, qui fonnoient h peine dix mille hom-mes tant infanterie que cavalerie, fur cinquante mille qui parurent fur la scène? Car-à moins que de vouloir rendre ces vieilles troupes invulnérables, il ne fe pouvoicqu’Annibal n’en eût perdu au moins un tiers depuis son entrée en Italie.
- J’ai- dit plus haut que ce grand Capitaine forma la tète de ses Colonnes de fa vieilleinfanterie, & les raisons que j’appcrce sont conformes aux régies de la guerre. NotreAuteur en ajoute une autre, pour ne pas perdre un moment de dire quelque choie«u désavantagé des Gaulois, comme je pense savoir dit. II faut la rapporter. „ Le„ corps de bataille étoit composé de Gaulois, dit-il, & la cavalerie faisoit l’arriére-„ garde. II en avoit donné la conduite à Magon, avec ordre de faire avancer de gré„ ou de force les Gaulois-, en cas qu'ils íiflent mine de se rebuter & de vouloir re-„ brouffer chemin.'
Est-ce que les Carthaginois marquèrent plus d’inciinatîon que les Gaulois à traverserces marais? Si ceux-ci eussent manqué de bonne volonté, étoit-il bien au pouvoir deleur Général de les y contraindre? S’ils eussent été si mous, si peu endurcis aux fati--gues & aux grandes corvées, euflent-iis fait paroître tant d ardeur & tant de courageù suivre la fortune de ce grand Capitaine? S’il se fût apperçû des défauts que notreAuteur, Tite-Live & tantd’autres leur distribuent avec si peu de’fondement, il leseut-ménagés; de peur qu’en les exposant à des travaux au-desius de leurs forces, ilsne l’abandonnnsient & ne fe tournassent contre lui en changeant de parti. Car 11 les"Carthaginois & les Espagnols, accoutumés à souffrir tout ce que la guerre a de pluspénible, étoient plus en état de supporter ce qu’il y avoit de moins supportable dansseette marche, leur Général eût mis les Gaulois à la tête de tout, pour leur ôter lamoitié de la peine: car les premiers eurent bien moins à souffrir que ceux de la queue,qui marchoient sûr les traces des autres dans ces boues & ces sables mouvans déja■foulés, enfoncés & rompus par ceux qui les précédoient. II eût été bien plus diffici-le aux Gaulois de sc débander étant à la tête qu’au centre des Colonnes, puifqu’ilsavoient toute Tannée à dos. J’avouë qu’ils étoient moins faits aux travaux & aux fati-gues que les vieilles bandes Carthaginoises. Y a-t-il lieu de s’en étonner? N’avoient-ìls pas cela de commun avec les troupes nouvellement levées? Annihal ne craignit ja-mais qu’elles Tabandonnaffent ; mais ii pensa toujours à les dresser à la guerre parl’e-Xercice & par les souffrances.
Annihal, qui connoiffoit parfaitement les Gaulois, nseut pas de peine h les tournerà fa fantaisie. II réforma, pour ainsi dire, la nature, & par son adresse & son habile-té , son armée composée de nations si différentes, fembloit n'être formée que d’unefeule. On ne fçauroit trop admirer la grandeur du génie & l’adreíse de cet habile'Guerrier dans fart de discipliner ses troupes. II fçut inspirer à ces mêmes Gaulois,dontl’Auteur parle si defavantngeufement, les mêmes vertus, la même constance,lamême patience dans les travaux, & dans un fi petit espace de tems, que cela paroît -incroiable.
11 est surprenant que depuis un fi grand nombre de siécles la même nation n’ait paschangé, & qu’elle ait conservé le même esprit, le méme courage Lèses mêmes inclina-tions. Celui qui fait parler le Cardinal de Richelieu dans son Testament politique,que ce fameux Ministre n’a jamais fait, & qui contient certainement les principes defa politique ; cet Auteur, dis-je,nous apprend que les François sont capables de tout,qu'iln’y a qu’à leur faire observer une exacte discipline, & que les chàtimens suiventce près la faute,on verra qu’il n’y a point de nation dans le monde plus propre pourla guerre. „ Quand on trouve des Chefs dignes de la commander, dit-il, on ne man-
que pas de sujets propres à obéir. C'est une chose étrange que l’opinion, qui s’est' Y 2