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Tome quatrieme.
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178 HISTOIRE DE P O L Y B E,l’on ne parcourt des yeux tout son adversaire,pour découvrir quelle estla partie de son corps la moins couverte : de môme il faut qu’un Géné-ral cherche attentivement dans celui qui lui est opposé, non quelle estla partie de son corps la moins défendue, mais quel est dans son carac-tère le foible & le penchant par où l'on peut plus aisément le sur-prendre. 11 est beaucoup de Généraux, qui mous, paresseux,-sans

apròs lui n’en eussent jamais parlé, & peut-êtreque fans lui je ne l’eusse pas pénétrée moi-même.

On régie I’état de la guerre, on forme un pro-jet cie campagne autant par la connoissance d upaïs où l’on veut la porter, fur ses forces, furcelles de l’ennemi, fur l’expérience des deux cô-tés, que fur l’efprit & le génie du Général quel’on a en tête, à l'on a souvent plus d'efpéran-cede réussir par cette connoissanceque par tou-te autre., Polybe le démontre par !a conduited’Annibal, qui régie ses desseins fur ce qu’il con-noît de foible dan- chaque Consul. Saint-Evre-mont nous apprend fa façon d’agir contre Sem-pronius & Flaminius. II n’entre point dans ledétail de celle contre Fabius , si différente desdeux autres. Le narré de Polybe nous le fait assezappercevoir. Les deux Antagoniltes s’étudiérentíc fe connurent bientôt, ce qui rendit la guerrefi difficile de part & d’autre. Annibal eût suc-combé malgré ses ruses, si les Romains eux-mêines n’eussent contribué à leurs infortunespar leur mauvaise conduite & leurs jalousies ré-ciproques, qui firent tout ie mal, lorsque Fa-bius, qu’ils tirèrent du commandement des ar-mées, étoit en état de finir cette guerre.

Lorfqu’on a en tête un Général hardi, auda-cieux & entreprenant, que fa capacité fe trouvedes plus médiocres, & qu'on est obligé d’êtreperpétuellement fur ses gardes, qu’on craint tou-jours d’être attaqué, soit dans une marche, soitdans un campement, soit lorfqu’une partie del’armée est engagée dans un fourrage, on doitmoins redoubler de précaution que de hardiessefc d’audace à entreprendre fur lui, à ne laisseréchaper aucune occasion de Fattaquer, à la fairenaître même par des mouvemens faux & insi-dieux pour le chasser de ses postes, pour l’atca-quer dans ses marches, dans ses fourrages , &même dans son camp, de nuit, de jour,& sur-tout lorfqu’on sçait qu’il fait un fourrage générai: l’on feint souvent d’en faire pour engagerun esprit hardi Jans-quelque fausse démarche.

Si l’on sçait qu’un Général fe précautionne peupar l’opinion qu’il a de ses force;, les entrepri-ses telles que celles dont je viens de parler fonttoujours sûres, lorfqu’on fe souvient que le se-cret & la diligence en font Famé.

On a quelquefois affaire à des hommes pares-seux, qui aiment à dormir & long teins, fansaucune vigilance, fans prévoiance, aimant fur

tout la table & à boire, sinon jusqu’à'perdre iejugement, du moins jusqu'à ne quitter partieque pour aller dormir. Un Générai' qui passeson tems de la forte dans des repas, quand cene feroit que dans un souper, se met en très-grand danger de se faire battre & de se-fairesurprendre lorsqu’il y pense le moins, & quel’ennemi prend ce tems-!à pour Ie venir attaquer.Contre ces sortes de Généraux, les Garni fadesfont les meilleures. Je m’étOnnequeM. le Prin-ce Eugène en Italie n’ait pas entrepris à ces heu-res-là contre M. de Vendôme, Grand Prieur deFrance.

I.cs Généraux trop circonspects, lents, fansesprit & sans ressources, quelque braves qu’ilssoient, font aussi aisés à surprendre que les en-dormis & les yvrognes. Ces gens-là, à cause deleur courage, voient, les obstacles & les difficul-tés, & les saisissent sur le champ: il ne faut at-tendre d'eux nulle ressource, nul expédient. 11svoient ce que ì'ennemi peut faire par ce qu’il edéja fait, mais ils ne voient rien de ce qu’ils de-vroient faire eux-mêmes Toujours incertains &tremblans dans ce qui roule fur eux, &. qu’ildépend d’eux de faire ou d’abandonner, toutleur parodiant suspect dans cet état d’incertitu-de, ils laissent passer les occasions qui peuventles tirer d'cmharras, & ne voient clair que lors-qu’il n’y a plus de remède.

Contré les Généraux poltrons, il n'y a qu’àêtre braves ■& entreprenans, on peut espérer deles battre autant de fois qu’on les attaquera. IIy en a qui ont toutes les qualités qu’on peutdeíìrer dans un grand Capitaine. Comme ilssentent qu’ils le font en effet, & qu’ils font re- 'òourables à leurs ennemis, ils fe négligent dansleurs cauipemens, ils s’y délassent, & font peufur leurs gardes. Ces sortes de Généraux ncmontrent ie flanc que par cet endroit' II fautdonc profiter de ce foible. Le Prince d’Orange-le reconnue dans le Maréchal de Luxembourg,& ne manqua pas d’en profiter. II !e surpritdans son camp à la bataille de Saint Denis enFlandres en 1678 & son grand courage ct la va-leur de ses troupes le tirèrent d’assaire. Le mê-me Général le surprit encore dans son camp àSteinkerque en >692. & si pleinement, que siune Colonne d’infanterie ne fe fût égarée de famarche 1 , notre armée étoit perdue & taillée enpièces. Le Maréchal s’y comporta en grandCapitaine, ■& finit par la victoire.