ï 9 o HISTOIRE DE POLYBE,
Servilius ne sormoic aucun obstacle h ses desseins. II ne pensa jamais à s’établir unefrontière, & à avoir un nombre de places fortes qui pûílènt lui servir de places d’ar-mes & de siège de la guerre, lans lesquelles fes victoires étoient inutiles, & fa ruineassurée s’il ètoit battu. Dire qu’il ètoit malhabile en sièges, comme le prétenl Saint-Evremont, c'est une chimère. II prit quelques villes & les laisià là, làns songer àles garder. Un commencement de frontière en ce païs-là lui étoit néceílàire pour tirerplus commodément les secours qui pouvoient venir des Gaulois Infubriens. Maîtredes villes fortes,tout le fùt déclaré en fa faveur. Cette faute eut uné telle fuite, qu’ilfe trouva plus d’une fois dans les dernières extrémités. En formant à mesure qu’ilavauçoit une nouvelle frontière, Rome fuccomboit en peu de tems, il eût établi debonnes places d’armes, & fes vivres eusiènt été assurés. II courut l'Italie errant & va-gabond, fans places, & fans autre ressource que la campagne toute nûë. Maharbalme permettra que je me ierve du même compliment qu’il lui sit après la bataille deCannes. Tu feais vaincre, Annibal, mais de profiter de la victoire, c’est une imagi-nation. Fincere scis , Annibal^fed yìBorìa uîi nefcls. Quel dommage! E'assemblaged’une audace extrême avec la capacité & toutes les grandes qualités d’un Guerrier dupremier ordre, fans le défaut qui lui est si souvent reproché dans lTIistoire, qui dé-pare toutes fes victoires & qui gâte tout eût été un torrent à quoi il n’auroit pas étéposiible de résister.
Un habile Général ne fe laisse jamais surprendre, il ne marche qu’avec de grandesprécautions: quand même il feroit assuré que l’cnnemiestà quelques marches de lui,il peut revenir fur fes pas, s’il volt l’ocCasion de faire un bon coup ;& lorsque celui-cia ce dessein, & que !'autre va par le même chemin, on fe rencontre bientôt. Flamí-nius s’imnginoit-il que cela fùt impossible? II fçavoit d’ailleursque farinée Carthagi-noise n’étoit pas loin. II eût dû envoier aux nouvelles, & détacher dissérens partispour reconnóìtre fa marche, comme celle de l’ennemi,& les endroits fufpc-cts & cou-verts ,& particulièrement îes gorges & les défilés des montagnes, faire occuper l’entréecomme la sortie, & n’occuper pas moins les hauteurs qui dominoient fur la marche,que certains postes avantageux au-delà du défilé, & faire fouiller & reconnóìtre leslieux où l’on peut cacher un bon nombre de troupes, & les pais de montagnes & devallées profondes prêtent plus que tout autre à la ruse & à l’artisice. Si le Consul eûtusé de ces précautions, que les Généraux les plus médiocres ne négligent pas, il eûttrouvé la bête au gîte. Le ruse Carthaginois n’eût pas feulement manqué son coup,s’il eût été découvert dans son embuscade, mais il fe fût vû encore obligé de combat-tre dans un endroit où fa cavalerie n’eût été d’aucun usirge; ù: comme il étoit plusfaible- en infanterie, & que celle des Romains étoit plus nombreuse, bien disciplinée,non pas à beaucoup près tant qu’elle l’étoit avant cette guerre, & mieux armée, ilen eût été infailliblement accablé, & les espérances alloient à rien.
Quoiqu’en dise notre Auteur, ce ne fut pas tant le brouillard qui contribua à la dé-faite des Romains,que la mauvaise disposition de la marche de leur Général. Car pourbien juger de ce qui feroit arrivé si òn eût marché selon les régies de la guerre, on n’aq u’à considérer ce qui fe pasià à la tête de farinée, qui marchoitçn bon ordre. Cettetête fut attaquée,& les ennemis furent si bien reçûs,qu’ils y rebouchèrent. Les Ro-rnais n’en demeurèrent pas à ce premier avantage: car s’étant apperçûs qu’ils occu-poient la sortie du défilé, ils les attaquèrent fans. perdre un moment de tems ; & s’étantlait jour au travers, ils ouvrirent le paíîàge, où ils fe maintinrent, fans penser à cequ’il y avoir de mieux à siiire. 11 ne dépendoit que de celui qui commandoit la têtede lu Colonne de profiter d’un coup si avantageux;mais il fit voir qu’il étoit incapabledc grandes choses. II crut seulement que cet obstacle surmonté, il donnoit un libre