LIVRE m. CHAP. XVII. ipi
passage aux troupes qui íuivoient en queue; mais comme Je brouillard Fempêchoit devoir ce qui passoit dans le défilé, qu’il eût dû prévoir, il perdit le tems & Foccasionde faire un bon coup.
Polybe l’en blâme avec beaucoup de raison. II devoit bien s'imaginer, s'íl n avoitperdu 1c- jugement, que Farinée étoit attaquée fur tout le front de so marche , & quecela ne pouvoit être autrement. Par ce qui venoit de lui arriver, la situation des lieux,qui fourrisioient un nombre infini d’obstacles & de pièges, & son expérience,quelquemédiocre qu’elle pût être, auroient dû lui faire comprendre que les Carthaginois nepouvoient soutenir ni conserver la sortie' du défilé qui conduifoit dans la plaine, s’ilán’étoient auparavant les maîtres des hauteurs qui régnoient le long du lac. Cette con-duite marque un homme de petit courage, incapable de le déterminer h une résolutionvigoureuse,un esprit fans vûë ,& de ceux que la timidité ,1a circonspection & l’excèsde prudence empêchent de prendre fur eux-mêmes dans une affaire importante, d’oùle salut d’une armée dépend absolument, lorsque Foccasion fe présente d’en empêcher hruine, & où il n’y a pas un moment à perdre. Dans ces cas-là on fait à fa tête, fansattendre les ordres du Général, & l’on fait toujours bien quand même l'on neréuísiróitpas. II suffit d’avoir tenté, mais il est rare qu’on manque son coup : on voit très-peud’exemples du contraire. Un Général, qui manque de ces lumières soudaines que lavûë des objets nous fournit, fait beaucoup soupçonner son intelligence, & ne nousdonne pas une grande idée de son courage. II y a certaines occasions où un Chef deguerre fe rend bien moins suspect de lâcheté, que de défaut de lumières ou de hardies-se dans certaines démarches qu’on néglige,& capables de sauver tout un pais, íions’yétoit résolu. Telle est la manœuvre de M. d’Albergotti à Turin. J’en ai parlé dansmon premier Tome ; mais je n’ai pas tout dit, & je ne finirai pas si-tót fur les fautesoù il est tombé plusieurs sois en fa vie. II est certain que cet Officier Général ne re-çut aucun ordre de joindre les tristes débris de notre armée qui s’étoient retirés à Pi-gnerol. II avoit quarante bataillons qui n’avoient point combattu, & qui n’avoienupas même vù l'ennemi,qui étoit si méprisable à l’endroit où il commandoit,que huitbataillons i'uffifoient pour lui tenir tête. Mais il avoit le défaut de fe croire toujoursfoible ,& jamais assiez fort par tout où il fe trouvoit,craignant fans cesiè d’êtreattaqué,fans l’être jamais. Supposé qu’une si grande pensée lui fût venue à ia tête,ce que j’aide ia peine à croire de lui, il peut 1e vtntc-r d’avoir lait la faute que commettent or-dinairement ceux qui croient que leurs ennemis sont préparés à tout & prévoient tout:& cependant jamais ils ne fe précautionnèrent moins, ils ne prévirent pas qu’on leurpouvoit enlever la victoire, & les réduire à ne lçavoir où lé tourner par un telcoup.
Outre ces quarante bataillons, qui c-uílent réduit les ennemis à l’abfurde ; s’il en eûtènvoiédu moins douze au secours de nos gens du côté de laDoire,qui crioitnt aprèslui: ceux qui s’étoient sauvés de la défaite,en très-grand nombre,grossirent si fort lecorps qu’il cormriandoit, qu’il étoit en état de faire tout ce qu’il lui plaifoit : s’il n’eûrété un esprit fans vûë, il pouvoit s’immortalifer en prenant son parti,& retourner enLombardie avec ce corps, qui joint avec les troupes que nous avions dans ce païs-Ià,le tout ensemble eût composé une grande armée. Par cette démarche l’événement deTurin alloit à rien: la place,à la vérité,fe trouvoit sauvée ; mais le Milanois,leMan-touan,bien de bonnes places en-delh du Pô nous demeuroic-nt,& Farmée de FEmpc-rcur fe voioit fans’ retraite, fans vivres & fans placc-s; enfin elle fe fût trouvée dansFé:at du monde le plus triste & le plus fâcheux. Mais un defic-in fondé fur de si gran-des pensées n'entre jamais dans la tête d’un Général plus que médiocre. J’ai fait cettedigression, bien asiùré de faire plaisir à ceux qui aiment les choses dont les Historiens.