LIVRE Ilî. CHAP. XXVII. 20?-
0n découvrit ce chemin, qui étoit enseveli fous les brouflàillcs: on prit dors plus àdroite , & l’on descendit dans la vallée. Quand nous fûmes arrivés au bas, nous trou-vâmes la rivière ou le torrent,qui,bien que guéable,est difficile à passer, h cause desgrosses pierres & des roches dont elle est remplie. On eût pû épargner la peine aux sol-dats de la palier à différentes fois, à cause de lès sinuosités. On eût dû y faire desponts, c’est L quoi l’on ne pensa pas : de forte qu’on emploia un tems infini pour trou-ver quelques pieds d'arbres, fur lesquels l’infantcrie défiloit un à un: les autres sejetté-rent à l’eau. Cette négligence est impardonnable, si on peut appeller cela négligenceplutôt qu’autre choie. Si après dix ans de paix on oublie des choses si essentielles, &d’où le salut de toute une armée dépend, que peut-on espérer aubout de quinze ans,si on fait consister la guerre dans l’expérience ?
Pour revenir h mon sujet, je dirai qu’à l’égard des ponts qu’on établit fur les ruis-féaux, ravins ou watergants, pour le paílàge d’une armée, on est dans une erreur très-grande là-dessus. J’ai lieu de m’éronner qu’elle ait duré si long-tems. La coutume estde les faire si peu larges,que la queue des Colonnes est obligée de faire halte pendantque la tête défile : quelquefois on fait deux ponts pour chaque Colonne ; mais ne vau-droit-il pas mieux n'en faire qu’un seul à passer par manches ou par bataillons? On ga-gne bien plus d’en faire un seul de cent pieds de largeur, que deux ou trois moins lar-ges: car il passe plus de monde fur un pont de cette largeur, que fur trois qui feroiencchacun de quarante-sept pieds de largeur. 11 n’est pas besoin de beaucoup de philoso-phie pour le comprendre. Lorsque les ponts ne font pas séparés les uns des autres, lestroupes ne font pas obligées de rompre ì’ordrc de la Colonne, & le te ms qu’on perd pourlè rejoindre ne laisse pas que d’être considérable.-
Voilà quant aux mesures & aux précautions que l’on doit prendre pour s’assûrer lepaísege d’un défilé, & toutes les dispositions qui précédent une marche d’armée dans linpais tel que j’ai dit. Gn va par ces remèdes de prévoiance au-devant des accidens quipeuvent nous menacer.- Parlons maintenant de Tordre de la marche dans ces sortes desituations, que nous allons réduire à notre méthode,fans avoir trop égard à ce qui sepratique ordinairement, & qui n’est qu’une pure routine.
Je commence d’abord par ses maximes si souvent répétées & si peu connues, qu’unCfénéral d’armée ne peut trop inculquer dans son esprit. Une marche d’armée n’estestimable qu’autant qu’elle est réglée sur Tordre sur lequel l’on vent combattre en allantà Tennemi, L’autre est de la concerter si bien par rapport aux lieux, la varier & ladisposer de telle sorte,- qu’on puisse la changer & la tourner comme on veut, selonla différence des pais où l’on marche, pour être préparé à tout événement, & faire ensorte que chaque arme se trouve en sa place, & que les Colonnes puissent être en ba-taille tout d’un tems & d’un même mouvement. Car Tennemi peut faire une contre-marche, & venir nous rencontrer dans des lieux où Ton ne Tattend pas. Quand unemarche est bien ordonnée, il n’y a rien de si aisé que de faire passer les Colonnes les unesdans les autres fans aucune confusion, par les intervalles que les corps laissententr’eux: un peu de tactique suffit n cela. Tout ce que je viens de dire, est ceque la plupart des Généraux observent le moins. L’expérience Tapprend rarement,parce que ces cas font rares: il faut des principes,- & nos marches en font fort dé-pourvûês.
La guerre est sujette à des accidens fortuits & imprévus, & souvent si extraordinai-res, qu’il est bien difficile de les prévoir. L’FIistoire nous en ossre un grand nombre,,ou de grands hommes se sont trouvés surpris dans des pas très-dangereux: les uns 1s’en font tirés par leur adresse, les autres y ont laissé leur gloire & leur réputation..M. de Turenne s’est trouvé dans ces forces de cas ; & quoiqu’il íè soit toujours tiré d&3*