L I V R E III. CHAP. XVIII.
quelque autre qui s’en acquittera mieux, c’est de quoi je doute. Si c’est l’Abbé queje m’imagine, je fuis persuadé que le chagrin de n avoir pas réussi, après s’être biendistillé l’efprit à la composer en stile poétique & précieux, ne sera jamais capable delui faire couper la gorge, comme a sait un autre; l’Auteur, dis-je, de la Vie de cegrand homme, dit „ qu’on distinguoit facilement un Officier du régiment de Turenne„ avc-c un autre: il avoir du moins l’airsage, s’il nel’étoitpas,& il ne falloir point
„ qu’il fût jureur ni débauché : s’il ne pouvoir les empêcher de voir les femmes, il
„ les empêchoit du moins d’cn médire; & pour faire en forte qu’ils n’en siiïènt pas„ leur principale occupation , il leur faifoit remarquer combien le service du Roi
„ étoit incompatible avec le leur. II pratiquoit lui-même tout le premier ce qu’il
„ enfeignoit: car quoiqu'il fût extrêmement civil, il étoit ennemi de la galanterie,„ jufqu’à dire que la plus belle femme ne méritoit pas qu’un honnête homme perdît„ un mois de son tems avec elle Dans le tems qu’il difoit cela, il n'avoir pasencore éprouvé les traits de l’amour; mais il changea de sentiment lorfqu’il eut re-connu son pouvoir. Une belle Dame sit le coup, fans que son mari s’en doutât lemoins du monde. On peut bien juger qu’il n'oublia rien pour le faire monter auxplus grands honneurs de la guerre ; mais il ne put jamais venir à bout d’en faire ungrand Capitaine. Je n’en fuis pas surpris, on fait bien moins aisément un Mars•qu’un Faune.
§. III.
A 'quels dangers un Général yvrogne est expnfé. Exemples pour donnerdc r horreur dé un vice [i greffier .
E trouve plus de grands Capitaines yvrognes que de voluptueux & d’amoureux tran-
sis, ou abandonnés aux femmes les plus perdues. Je l’ai déja dit dans ces Obferva-
^ dons, les enfans de Bacchus me paroistènt plus supportables & plus hommes queles autres. On ne boit pas toujours, on n’est pas éternellement à table; mais on est:toujours amoureux. Si les passions délicates gagnent absolument le cœur, il faut quetoutes les autres cesient. Or tous les grands Capitaines dont j’ai parlé n’en ontpris que selon le besoin. Ceff aux petites âmes enfévelies du poids des affaires , ditMontagne, de ne s'en savoir purement démêler , de ne savoir laisser & reprendre , & cespetites âmes ne font nullement propres pour la guerre, encore moins pour être à latête des armées. Cet emploi est incompatible avec les vices qui ont pris de trop pro-fondes racines : le vin, le jeu & les femmes font les trois vices presque insurmontables.La raison n’y peut rien. Inutilement vient-elle au secours, tous fes effets font inutiles,fi l’ambition ne s’y joint & ne l’absorbe, c’est-à-dire qu’il n’y ait de l’c-xcès dans celle-ci & que l’autre ne serve que d’acceífoire : en un mot qu’elle ne soit moins une vertuqu’un vice pour chafier les trois premiers, ou l’un des trois beaucoup plus dangereux:car quelque déréglée que puiste être cette ambition ou ce désir immodéré de gloire, ilnous est toujours utile, & ne déshonoré jamais. Le Maréchal de Guébriant entra dansle service avec des talens admirables pour la guerre : il y apporta en même tems une pas-sion désordonnée pour le je u, un aussi grand penchant pour le vin & pour les voluptésopposées à son avancement. Ses talens, un grand courage & une plus grande ambitioncoupèrent court à tant de défauts: il n’en fut plus parlé, il devint un des plus grandsCapitaines de son siécle.
Un Général d’armée, qui donne dans l’excès du vin, qui s’enyvre comme un misé-rable crocheieur, s’exposc souvent à de terribles affaires; mais plus rarement que les
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