HISTOIRE DE POLYBE,
CHAPITRE III.
Si les Romains ont eu raison , £«? s'il ètoìt de leur intérêt detransporter dans leur patrie les richesses £5? les ornemens
des villes conquises.
' r TT'''E 11 e fut la raison qui porta les Romains à transporter dans leur
| patrie les ornemens dont nous avons parlé , & de n’en rienlaisser dans les villes qu’ils avoient soumises à leur domination. Desavoir maintenant s’ils ont eu raison, & s’il étoit de leur intérêt d’enagir ainsi, ce seroit le sujet d’une longue discussion. 11 y a plus deraisons de croire qu’ils ont eu & qu’ils ont encore tort de le faire au-jourd’hui. Si c’étoit en dépouillant ainsi les villes qu’ils eussent com-mencé à illustrer leur patrie, il est clair qu’ils auroient bien fait d’ytransporter ce qui en àvoit augmenté la puissance & la gloire. Mais lic’est par une maniéré de vie très - simple & par un éloignement infinidu luxe & de la magnificence qu’ils íè font tournis les peuples chez quiil se trouvoit le plus de ces ornemens &les plus beaux, il faut recon-noîrre qu’ils ont fait une grande faute de les enlever. Car quitter lesmœurs à qui l’on doit ses victoires pour prendre celles des vaincus, &se charger en les prenant de l’envie qui accompagne toujours ces bril-lans dehors d’une grande fortune, & qui est la choie du monde queles Puissances doivent craindre le plus, c’est assurément une conduitequi ne se peut excuser. Loin de faire des vœux pour la prospérité degens qui ont envahi des richesses étrangères à qui l’on porte envie, ona compassion de ceux qui en ont été d’abord dépouillés; & quandle bonheur prend de nouveaux accroissemens, qu’il attire à lui tout ceque les autres possédoient, & qu’il étale ces richesses aux yeux de ceuxqui en ont été privés, de là au lieu d’un mal il en arrive deux. Car cen’est plus des maux d’autrui que ces spectateurs ont compassion, c’estd’eux-mêmes, lorsqu’ils se rappellent leurs propres malheurs. Et alorsnon feulement l’envie, mais encore la colère les transporte contre ceuxque la fortune a élevés fur leurs ruines; car l’on ne peut guéres se sou-venir de ses anciennes calamités fans en haïr les auteurs. Si les Romainsn’eussent amassé dans leurs conquêtes que de l’or & de l’argent, ils neseroient pas à blâmer. Pour parvenir à l’Empire universel, il falloitnécessairement ôter ces sortes de secours aux peuples que l’on vouloitvaincre & se les approprier. Mais pour toutes les autres choses, il leurseroit beaucoup plus glorieux de les laisser, où elles étoient, avec l’enviequ’elles attirent, & de mettre la gloire de leur patrie non dans l’abon-