92 HISTOIRE DE P O L Y B E,
pour la conduite. Car ne croions pas que ce fut en consultant super-stitieusement en toutes choses une Prêtresse d’Apollon que Lycurgueétablit le gouvernement de Lacédémone; ni que Scipion se soit fondésur des songes & fur des augures pour reculer les bornes de l’EmpireRomain : mais tous les deux volant que la plupart des hommes ne don-nent pas aisément dans les projets extraordinaires, craignent de s'ex-poser aux grands dangers, à moins qu’ils ne croient avoir lieu d’efpérerl’assistance des Dieux: Pun ne proposoit jamais rien qu'il n’autorisátd’un oracle de la Pythie, & par là rendoit ses propres pensées plusrespectables.& plus dignes de foi; & l’autre par la même adresse fai-sant passer tous ses desseins pour inspirés des Dieux., donnoit à ceuxqu’il commandoit plus de confiance & d’ardeur à entreprendre ce qu’ilprojettoit de plus difficile.
Que la raison &la prudence aient conduit tous les pas de Scipion, &que íès entreprises n’aient été heureuses que parce qu’elles dévoient l’ê-tre, c’eft ce qui se connoîtra clairement par tout ce que nous avons àdire de ce grand homme. On convient d’abord qu’il étoit bienfaisant& magnanime. Pour la pénétration d’esprit, la sobriété & supplica-tion aux affaires, il n’y a que ceux qui ont vécu avec lui & qui Pontparfaitement connu, qui lui accordent ces vertus. Caius Lœlius étoitde ce nombre. C’est lui qui m’en a donné cette idée, qui m’a parud’autant plus juste, qu’aiant été, depuis la plus tendre jeunesse juíqu’àla mort de Scipion, témoin perpétuel de toutes ses actions & de tou-tes ses paroles, il ne me disoít rien qui ne répondît exactement auxactions de ce Consul.
La première occasion, m’a-t-il dit, où il se distingua, fut au-combat de cavalerie que son père livra à Annibal sur le borddu Pô. 11 n’avoit alors que dix-sept ans, & c’étoit sa premiè-re campagne, on lui avoit donné pour sa garde une turme debonne cavalerie. Dans ce combat appercevant son père enveloppépar les ennemis avec deux ou trois cavaliers & dangereusementblessé , d’abord il exhorte sa turme à courir au secours. Celle - ciniant peur «Sc hésitant d’avancer, lui-même s’élance avec fureur furles ennemis. Sa fuite est obligée malgré elle de le soutenir, le grosdes ennemis s’ouvre épouvanté, & le père sauvé contre toute espé-rance reconnoit à haute voix devant tout le monde qu’il doit la vieà son fils.
Cette action lui niant mérité la réputation d’homme, fur l’intrépi- -dité duquel on pouvoit compter, dans la fuite il n’y eut pas depérils où il ne se jettât, toutes les fois que k patrie lui remit le foinde fa défense & ses intérêts. Cette conduite n’est pas ce semble d’unCapitaine qui se repose de tout sur la fortune, elle suppose dans luitoutes les parties nécessaires pour commander.
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