L I V R E XV. C H A P. I. i 9 r
qui écoic son ami; ou prévenu par les grandes actions d’Annibal,ou faute de réflexion?Je ne lai; mais la maniéré dont il en parle & fa franchise ordinaire me feroient croi-re cju’il a manqué dans le dernier.
Un Auteur * poli & généralement estimé, qui ne manquoit ni d’expérience ni deconnoiflànce de la guerre, est tombé dans la même erreur-que les autres. Les élo-ges qu’il donne à Annnibal fur son ordre de bataille d Zama me font connoître qu’iln’en a pas fend le faux, non plus que les autres.
„ Le jour de cette bataille fut donné, dit-il, Annibal fe furpaflà lui-même , soit i„ disposer son armée, soit à donner fes ordres dans le combat. Mais enfin le génie„ de Rome l’emporta fur celui de Carthage, & la défaite des Carthaginois laiflà pour„ jamais l’Empire aux Romains.
Pour peu qu’on ait de connoiflànce de la guerre, on verra qu’Annibal ne fe furpaflàjamais moins que dans cette bataille. Je ne íai même dans quel Auteur Saint-Evremonca trouvé, à donner ses ordres dans le combat. 11 ne paroît pas qu’il en ait donné au-cun, & qu’il ait paru même aux endroits où fa présence étoit le plus néceflaire.
„ Quant au Général Carthaginois,poursuit cet Auteur, il fut admiré de Scipion,„ qui au milieu de fa gloire portoit envie à la capacité du vaincu. Quoiqu’il soittoujours dangereux d’être singulier dans son opinion, & d’attaquer, comme j’ai fait,un sentiment généralement reçu,je ne puis que je ne dise que cet ordre de bataille esttrès-peu digne d’envie & de l’éloge de Scipion. Je ne fuis pas étonné qu’il l’ait tantvanté, car en pareille rencontre on loue volontiers son ennemi. L'amour propre fedédommage de part & d’autre. Les éloges qu’on lui donne relèvent la gloire du vain-queur, & diminuent la honte du vaincu.
Annibal, quoique d’ailleurs admirable, n’a pas été au-desius du reste des hommespour ne commettre aucune faute. 11 en a commis même d’affez grossières. 11 fe dé-mêla des plus grandes par la ruse & par Artifice, donc on n’eut tenu aucun compte,s’il eût eu en opposition des Généraux plus habiles. II ne fit pas les autres impuné-ment, il fut battu en plusieurs rencontres, & fur la fin de fa guerre en Italie il mar-cha un peu plus la fonde s la main,& lorsque les Généraux Romains furent tirer desleçons de leurs défaites paííees, c'est-à-dire lorfqu’ils fe rendirent plus habiles.
Quoiqu’il fqit généralement estimé & admiré des Anciens & des Modernes, & deScipion même , & qu’en effet il soit digne de fes éloges, ces autorités toutes respecta-bles qu’elles pnroiffent, ne font d’aucune conséquence pour moi dans la recherche dela vérité, & dans les choses où il paroît que íà conduite n'étoit pas la plus régulière.
J'avoue qu’il n’y a qu’une voix fur l’excellence de l'on dernier ordre de bataille hZama;mais ce ne doit pas être une raison pour me soumettre à l’opinion de cesgens-là. Ils ont profondément examiné cette méthode,dira- 1 -on ; fort bien: cela ne doitpas m’empêcher d’examiner à mon tour, & voir s’ils ne fe font pas trompés. II estaisé de juger si la chose méritoit d’être examinée. II n’y a rien qui doive empêcherde reconnoître des fautes dans un homme extraordinaire, ainsi que dans un autre.Personne n’est exemt de fautes, & le plus parfait est celui qui en a le moins com-mis. Annibal peut être mis de ce nombre.
* Saint-EvremorJ.