4 6o exemples de vertus
,, chalance ne fied pas à un Scipion. Cela fait voir que vos senti-„ mens font fort au dessus de ceux du vulgaire. De mon côté je„ m’ossre de tout mon cœur à votre service. Si vous me croiez pro-„ pre à vous porter à une vie digne du grand nom que vous portez,,, vous pouvez disposer de moi. Par rapport aux sciences pour lef-„ quelles je vous vois du goût & de l'ardeur, vous trouverez des se-„ cours fuffifans dans ce grand nombre de Sçavans qui viennent tous„ les jours de Gréce à Rome : mais pour le métier de la guerre, que„ vous regrettez de ne pas Lavoir, j’ofe me flatter que je puis plus„ que personne vous être de quelque utilité”. Alors Scipion me pre-nant les mains, & les ferrant avec les siennes: „ Oh, dit-il, quand„ verrai-je cet heureux jour, où libre de tout autre engagement, &„ vivant avec moi, vous voudrez bien vous appliquer à me former„ l'efprit & le cœur. C'eft alors que je me croirai digne de mes an-„ cotres Charmé & attendri de voir dans un jeune homme de ÍInobles fentimens,je ne craignis plus, linon que le haut rang que tenoitla famille dans Rome & les grandes richesses qu’elle possédoit, ne gâ-tassent un íi beau naturel. A u reste depuis ce tems-là il ne put plusme quitter, son plus grand plaisir fut d’être avec moi; & les différen-tes affaires, où nous nous sommes trouvés ensemble, ne faisant queferrer de plus en plus les nœuds de notre amitié, il me refpectoitcomme son propre père, & je le chérissois comme mon propre enfant.
Ce que Scipion souhaita d’abord & rechercha avec Je plus d’ardeur,fut de le faire la réputation d’homme sage & rangé dans les mœurs, &de surpasser de cecôté-là tous les Romains de son âge. Autant que cet-te ambition etoit noble, autant il étoit difficile à Romed’y persévérer.L-a plupart y vivoient dans un dérangement étrange. L’amour y em-portoit la jeunesse aux excès les plus honteux. On y étoit livré auxfestins, aux spectacles, au luxe, tous désordres qu’on n’avoit que tropavidement, pris chez les Grecs pendant la. guerre contre Perlée. Ladébauche fut portée íi loin par les jeunes gens, que plusieurs d'entreeux donnoient jufqu’à un talent à un garçon pour fe satisfaire. On nedoit pas être surpris que la corruption fut alors à son comble. La Ma-cédoine subjuguée,on crut pouvoir vivre dans une sécurité parfaite, &jouir tranquillement de l’empire de f Univers. Qu’on ajoute à ce re-pos l’abondance extraordinaire où les particuliers & la République fetrouvèrent, quand les dépouilles de la Macédoine eurent été appor-tées à Rome, on cessera d’être étonné de la corruption qui y régnoitalors.
Scipion fçut fe préserver de cette contagion. Toujours en gardecontre ses- pallions, toujours égal â lui-même. jamais il ne se démen-tit.- Auffi au bout de cinq-ans sut-il regardé dans toute la ville com-me un modèle de retenue & de sagesse. De 1k il passa à la générosité.