247
« jugea que le remède aurait été mortel à tout homme en pareilétat, dont la maladie n’aurait pas été désespérée, mais que do-rénavant on pouvait tout permettre à M. Descartes . » Aprèsquoi il abandonna entièrement son malade. On le trompa àmoitié, « en trempant le vin de beaucoup d’eau et en jetant dansle verre un morceau de tabac, que l’on retira aussitôt sans lefaire infuser, parce qu’on jugea que c’était assez qu’il y laissâtson odeur. »
A dix heures du soir, Descartes dit à son valet d'aller luipréparer des panais, dont il mangeait volontiers, parce qu’ilcraignait que ses intestins ne se rétrécissent, s’il continuaità ne prendre que du bouillon, et s’il ne donnait de l’occu-pation à l'estomac et aux viscères pour les maintenir dansleur état. fOn voit que ses idées sur le mécanisme ne le quit-taient pas même au lit de mort.) Après en avoir mangé, il setrouva si tranquille que l’on conçut quelque espérance de levoir revenir, espérance qu’il parut partager un moment.
Vers dix heures, tandis que tout le monde était allé souper,il dit à son valet qu’il voulait se lever, et demeurer un momentauprès du feu. Mais dès qu’il se trouva dans son fauteuil, lesforces lui manquèrent, et il tomba dans une défaillance, dontil ne tarda pas à revenir. Cependant sa figure s’était décom-posée. Comme son valet le regardait avec inquiétude, il s’écria :Ah! mon cher Schuller, c'est pour le coup qu'il faut partir!Schuller, effrayé de ces paroles, remet aussitôt son maîtresur son lit, et répand l’alarme dans l’hôtel. Le P. Vogué, aumô-nier de l'ambassade, Madame Chanut et toute la maison, serendirent promptement dans la chambre du malade. Chanut, toutfaible qu’il était encore, voulut aller recueillir les dernierssoupirs de son illustre ami. Mais lorsqu'il arriva, Descartes neparlait déjà plus. Le P. Vogué s’approcha de son lit, et ayantremarqué au mouvement de ses yeux et de sa tête, qu'il avaitencore sa connaissance, il le pria de témoigner par quelquesigne, s’il voulait recevoir les dernières bénédictions. Le mou-rant leva les yeux au ciel, d’une manière qui toucha tous lesassistants. Les prières des agonisants n’étaient pas achevéesqu’il rendit l’esprit. Il mourut le 11 février 1G50, âgé de 53 ans.