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SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Bernouilli, son père, ne songeât nullement à faire de lui unmathématicien? On se rappelle que lui et son frère aîné avaientété destinés au commerce, et qu’ils avaient tous les deux résistéaux vœux de leurs parents. C’était aussi la profession commercialeque Jean Bernouilli voulait donner à son fils Daniel, comme pourlui fournir l’occasion de résister à son tour aux vues paternelles.C’est ce qui ne manqua pas d’arriver : Daniel dédaigna la bou-tique. « Ses yeux, dit poétiquement Condorcet, étaient accoutumés» dès l’enfance à l’éclat de la gloire, et on ne put le résoudre à» les abaisser sur la fortune. »
Cependant on voulait que Daniel prît une profession moinsflottante, moins hasardeuse, que celle de savant, qui n’en est uneque par exception. On le tourna vers la médecine, et le jeunehomme s’y prépara avec assez de bon vouloir. La médecine est,en effet, une profession libérale dans laquelle on n’entre qu’aprèsdes études qui répondaient au goût et au génie de ce studieuxjeune homme.
Pendant que Daniel Bernouilli se préparait à la médecine, sonpère Jean Bernouilli ne laissait pas de lui donner quelquesbonnes leçons de mathématiques, et nous croyons qu’il lui eûtété impossible de ne pas le faire. C’était là une conduite toutenaturelle de sa part,.bien qu’un peu inconséquente, d’après sondésir de vouer son fils à la médecine ou au commerce.
Daniel avait de très-belles dispositions pour toutes les sciences,y compris les mathématiques, dans lesquelles son oncle et sonpère s’étaient illustrés. Et pourtaut son père trouvait toujoursquelques bonnes raisons d’être mécontent de lui. On racontequ’un jour, pour essayer les forces de Daniel, encore enfant, illui proposa un petit problème. L’enfant l’emporte dans sa cham-bre, l’examine, le résout, et revient, palpitant de joie, le montrer àson père. Il s’attendait à des éloges; il ne reçut que ce sec com-pliment : « Eh 1 ne devais-tu pas l’avoir résolu sur-le-champ? »
Cette réponse et le geste qui l’accompagnait, consternèrent lepauvre enfant. Jamais le souvenir de ce premier chagrin ne s’effaçade sa mémoire.
Si l’on rapproche de ce trait de l’humeur de Jean Bernouilli,quelques-uns de ses procédés envers son frère Jacques, qui l’avaitélevé, on sera forcé de convenir que ce savant pouvait aimer lajustice, faire l’honneur de l’humanité et de la Suisse , comme le