SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
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Il y a neuf couplets sur ce ton. C’est là un acharnement quine se conçoit guère de la part de Racine, contre le coupd’essai d’un jeune homme de vingt-deux ans. Aspar étaitune mauvaise tragédie, personne ne le contestait; mais Racinedevait-il oublier que sa pièce de début, les Frères ennemis , n’a-vait pas fait meilleure figure au théâtre? Ce n’est pas toutencore : le pire, c’est d’avoir excité un autre grand poète,son ami Boileau , contre le jeune et infortuné débutant, dequi l’œuvre, plus ou moins sifïlable, ne soulevait d’ailleurs au-cune question littéraire de quelque importance ; car la fameusedispute sur les Anciens et les Modernes, dans laquelle Fonte-nelle prit parti contre Racine et Boileau , ne surgit que plusieursannées après.
Pierre Corneille avait longtemps régné sans partage sur la scènetragique. Le Cid, Horace et Cinna avaient été applaudis avant lanaissance de Racine. A l’époque dont nous parlons, Racine,devenu grand poète à son tour, était, sans contredit, le premierde tous ceux qui travaillaient pour le théâtre; mais il n’éclipsaitpas le rival illustre que la vieillesse condamnait au repos.Chacun d’eux avait ses partisans enthousiastes, et comme cela sevoit toujours, plus exclusifs qu’eux-mêmes. Trop souvent com-parés, et si on peut le dire, ballottés, les deux grands hommesne pouvaient plus avoir l’un pour l’autre une admiration tout àfait exempte de jalousie. Racine, du moins, laissa soupçonner enluLce dernier sentiment. On pensa communément que ce n’étaitpas contre un jeune homme, la veille encore presque ignoré, contrece nouveau venu de la Normandie , qu’il se mettait en frais d’épi-grammes et de couplets injurieux, et que probablement, encette circonstance, le neveu souffrait pour expier la gloire del’oncle.
Après la chute d 'Aspar, Fontenelle retourna, en effet, à Rouen ,comme le dit la chanson de Racine. Mais, au bout de deuxans, il en revenait avec un autre ouvrage. C’étaient les Dialoguesdes morts, écrit agréable, et qui commença la véritable réputationde l’auteur.
Ce que nous trouvons de plus digne de remarque dans ces Dia-logues, c’est que la littérature s’y montre déjà philosophique, cequi ne se verra généralement que dans les ouvrages du siècle sui-vant. Ajoutons que Fontenelle venait de s’y montrer lui-mêine