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SAVANTS Dü DIX-HUITIÈME SIÈCLE
raire, et il n’y en a absolument aucun à la naissance de qui je n’aiecontribué. Il m’est permis d’avoir pour tous une espèce d’amour pa-ternel, pareil cependant à celui d’un père qui se verrait des enfantsfort élevés au-dessus de lui, et qui n’aurait guère d’autre gloire quecelle qu’il tirerait d’eux. Les trois âges d’hommes que Newton avaitvus, je les ai presque vus aussi dans cette académie, qui s’est renou-velée plus de deux fois sous mes yeux... »
Fontenelle, lorsqu’il prononçait ce discours, était dans sa qua-tre-vingt-cinquième année, et il fut, dit-on, pathétique pour lapremière fois de sa vie. C’est qu’il s’attendrissait réellement, nonau bruit de ses paroles, mais au sentiment des choses qu’il disait.
On a souvent parlé de l’indifférence de Fontenelle, et de soninsensibilité, devenue presque proverbiale. Le trait suivant a étécité comme une preuve de son égoïsme.
Depuis vingt ans, il vivait chez son neveu à la mode de Bre-tagne, M. d’Aube. Ce M. d’Aube est le même qu’ont immortaliséles vers de Rulhières :
Avez-vous, par hasard, connu feu M. d’AuboQu’une ardeur de dispute éveillait avant l’aube?
Fontenelle partageait la table de son parent, comme il habitaitsa maison. Or, M. d’Aube n’aimait les asperges qu’à la sauce, etFontenelle ne les aimait qu’à l’huile. Pour contenter l’un etl’autre goût, on accommodait la moitié des asperges à l’huile etl’autre moitié à la sauce. Il y avait justement des asperges pourle déjeuner, et ordre avait été donné de les accommoder aux deuxfaçons, selon l’usage, lorsque le malheureux M. d’Aube, saisid’un mal subit, tombe sur un fauteuil, frappé d’apoplexie. Fonte-nelle porta secours à son neveu ; mais ce ne fut là que son secondmouvement. Le premier mouvement avait été de courir à laporte, et de crier d’une voix vibrante, à la cuisinière : « Toutesles asperges à l’huile ! »
En effet, le bon M. d’Aube ne mangea plus, àpartir de cejour,d’asperges à la sauce ni à l’huile. Il mourut entre les bras de Fon-tenelle. Mais quel égoïsme ne suppose pas une telle saillie !
Fontenelle n’était pas tendre de sa nature, et il ne se laissaitpas facilement gagner à l’émotion. Mais il y a des situations quisont plus fortes que les natures les plus résistantes. Fontenellequi disait et se vantait presque de n’avoir jamais ni ri ni pleuré,