Buch 
5 (1870) Savants du XVIIIe siècle : Newton, Leibniz, D'Alembert, Euler, Bernouilli, Fontenelle, Linné, Boerhaave, Haller, Spallanzani, Jussieu, Réaumur, Buffon, Condorcet, Rouelle, Lavoisier / par Louis Figuier
Entstehung
Seite
184
JPEG-Download
 

184

SAVANTS DIX-HUITIÈME SIÈCLE

raire, et il ny en a absolument aucun à la naissance de qui je naiecontribué. Il mest permis davoir pour tous une espèce damour pa-ternel, pareil cependant à celui dun père qui se verrait des enfantsfort élevés au-dessus de lui, et qui naurait guère dautre gloire quecelle quil tirerait deux. Les trois âges dhommes que Newton avaitvus, je les ai presque vus aussi dans cette académie, qui sest renou-velée plus de deux fois sous mes yeux... »

Fontenelle, lorsquil prononçait ce discours, était dans sa qua-tre-vingt-cinquième année, et il fut, dit-on, pathétique pour lapremière fois de sa vie. Cest quil sattendrissait réellement, nonau bruit de ses paroles, mais au sentiment des choses quil disait.

On a souvent parlé de lindifférence de Fontenelle, et de soninsensibilité, devenue presque proverbiale. Le trait suivant a étécité comme une preuve de son égoïsme.

Depuis vingt ans, il vivait chez son neveu à la mode de Bre-tagne, M. dAube. Ce M. dAube est le même quont immortaliséles vers de Rulhières :

Avez-vous, par hasard, connu feu M. dAuboQuune ardeur de dispute éveillait avant laube?

Fontenelle partageait la table de son parent, comme il habitaitsa maison. Or, M. dAube naimait les asperges quà la sauce, etFontenelle ne les aimait quà lhuile. Pour contenter lun etlautre goût, on accommodait la moitié des asperges à lhuile etlautre moitié à la sauce. Il y avait justement des asperges pourle déjeuner, et ordre avait été donné de les accommoder aux deuxfaçons, selon lusage, lorsque le malheureux M. dAube, saisidun mal subit, tombe sur un fauteuil, frappé dapoplexie. Fonte-nelle porta secours à son neveu ; mais ce ne fut que son secondmouvement. Le premier mouvement avait été de courir à laporte, et de crier dune voix vibrante, à la cuisinière : « Toutesles asperges à lhuile ! »

En effet, le bon M. dAube ne mangea plus, àpartir de cejour,dasperges à la sauce ni à lhuile. Il mourut entre les bras de Fon-tenelle. Mais quel égoïsme ne suppose pas une telle saillie !

Fontenelle nétait pas tendre de sa nature, et il ne se laissaitpas facilement gagner à lémotion. Mais il y a des situations quisont plus fortes que les natures les plus résistantes. Fontenellequi disait et se vantait presque de navoir jamais ni ri ni pleuré,