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il avait si patiemment édifié le monument de son génie. L’ou-vrage devait se composer de huit volumes ; mais son empri-sonnement, survenu dans l’intervalle, arrêta l’impression, et l’onn’a retrouvé que le second volume complet, le premier presqueentier et quatre feuilles du troisième. Il n’est rien peut-être d’aussitouchant que la vue de ce livre mutilé, où tout d’un coup la penséereste suspendue, où la phrase, brusquement coupée, va s’éteindredans le silence d’un tombeau. 11 est impossible d’ouvrir ces pagessolennelles sans ressentir au cœur la plus poignante tristesse. C’estle testament du génie ; c’est le simple témoignage, légué aux géné-rations futures, d’une existence féconde, ravie de trop bonne heureà la science et au progrès.
Voici les nobles et touchantes lignes que plaça en tête del’ouvrage, la main pieuse d’un ami resté ignoré :
i En 1792, M. Lavoisier avait conçu le projet de former un recueilde tous ses mémoires lus à l’académie depuis vingt ans. C’était, enquelque manière, faire l’histoire de la chimie moderne.
» Pour rendre cette histoire plus intéressante et plus complète, ils’était proposé d’y intercaler les mémoires des personnes qui, ayantadopté son système, avaient fait des expériences à son appui.
» Ce recueil devait former environ huit volumes. L’Europe saitpourquoi ils n’ont pas été achevés.
» Plusieurs savants ont désiré qu’ils fussent mis au jour. On alongtemps hésité. Il est difficile de ne pas éprouver une sorte decrainte, lorsqu’il s’agit de publier des écrits que n’a pas terminés unhomme qui jouit, avec justice, d’une grande réputation. C’est quandon l’a perdu que l’amitié doit commencer à devenir sévère, et ne faireparaître que ce qui doit ajouter à la gloire d’un être chéri et vé-néré.
o On aurait persisté, et ces fragments n’auraient pas paru, s’ils necontenaient un mémoire de M. Lavoisier , qui réclame, d’après lesfaits qu’il y expose, 1 la nouvelle théorie chimique, comme lui appar-tenant; c’est donc un devoir envers lui que de fixer l’opinion des sa-vants sur cette vérité. »
Lorsqu’on a parcouru les simples périodes de cette vie si pureet si féconde, et que tout d’un coup on se trouve en face de ce ter-rible dénoûment qui s’apprête (car on a beau reculer, hésiteiet attendre, il faut toujours en venir là), on est saisi d’uneinvincible tristesse. Que n’est-il permis de s’arrêter là, de restersous la vive impression de cette gloire nationale, et de fermerles yeux sur une douloureuse image, sur le spectacle d’un