DE RUSSIE, Liv. XXX. Sect. IV. 2^5
habile charpentier, ou d’un bon géomètre, que d’un Boyard ignorant. II [m -est probable, que si les circonstances le lui avoient permis, ou s’il n’avoit Russie. "eu à gouverner qu’un petit Etat, il auroit établi entre ses sujets la feule 1593-1689.distinction, la feule inégalité que la raison avoue, celle qu’y devroient met-tre les talens & la vertu. Sa patience égaloit son courage & son activité. Ce-pendant il eut des foibleíîès, qui le dégradoient. Autant il étoit grand furle trône, dans le conseil, à la tête des armées, ou dans les atteliers ; autantil étoit intempérant à table, brutal avec ses domestiques. Ce font ces vices,dont il ne put jamais se corriger, qui, au milieu de toute sa gloire, lui fai-soient dire quelquefois avec amertume : „ j’ai policé le plus vaste Empire du„ monde, & je ne fuis encore qu’un barbare.”
Pierre, en prenant le timon de l’Etat, promena ses regards fur la Russie, Tableau de& n’y vit rien qui ne demandât un réformateur: les loix étoient absurdes, laRuJsu ,«»& n’étoient pas même exécutées : la cour étoit un mélange de luxe & de mo _ ment ""
grossièreté; une profusion ridicule de richesses, nul goût, nulle économie, !^ lsne PT
l’avarice & le faste réunis, préfentoient un contraste dégoûtant. Les villes ve,m d tu ’étoient fans arts, fans commerce , mal bâties, mal gardées, mal nettoyées:c’étoient des cloaques habités par des faìnéans & des ivrognes. La plupartdes campagnes étoient incultes; le misérable serf se bornoit à nourrir son
maître & à se nourrir lui-même; la famine seule lui mettoit la bêche k la
main, &' jamais l’eípoir de s’enrichir ne Favoit enhardi à de grandes entre-prises. La plupart des provinces éloignées étoient désertes; & cet Empireaussi vaste que FEurope, étoit moins peuplé, qu’un Royaume policé. Lepeuple étoit stupide & bas; les grands, orgueilleux & ignorans. II n’y avoitd’autre armée permanente que la milice bourgeoise des Scrélitz, peu utiledans la guerre, toujours dangereuse dans la paix: les soldats indociles, peuexercés aux évolutions, mal armés, mal commandés, n'avoient point d’uni-formes; & la facilité de fe déguiser, les invitoit k commettre des désordresde toute espece. L'Empire n’avoit point de Marine; &, lorsqu’on parloitaux Russes d’un vaiílèau de ligne, de fa construction, de ses agrêts, ilscroyoient que cette grande machine 11’existoit que dans l’imagination de ce-lui, qui vouloir leur en donner une idée: on n’avoit encore vu en Russiequ’un yacht & une frégate, & ceux qui les avoient vus, avoient eu peineà en croire leurs yeux. Le Clergé jouissoit d’un empire absolu, parce qu’ilrégné partout, où régné l’ignorance: le Patriarche étoit presque Fégal duCzar ; c’étoit un second Monarque fort redoutable au premier. Les habitansde la campagne étoient avilis par leur servitude, les habitans des villes, parla fainéantise, la débauche & la superstition.
Telle étoit la Russie, lorsque Pierre encore jeune conçut le dessein de la j e C2arréformer: le célébré Le Fort avoit gagné sa confiance; ík famille originaire donne'sade Piémont, s’étoit établi depuis deux siécles k Geneve ; la fortune & le confiance àdésir de s’instruire l’avoient promené en différens climats, & Favoient jette ^en Russie, où, manquant de tout, & même persécuté, il s’introduisit auprèsdes Czars, & obtint un brevet de Capitaine. Voici comme Jean Perry racon-te la cause de son élévation. „ Dans le temps de la rébellion, il arriva qu’un„ français nommé Le Fort, qui avoit été apprentis chez un marchand à-, Amsterdam, & qui étoit alors Capitaine dans Farinée Moscovite, fut choisi
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