292 HISTOIRE DE L’ARMÉE
têtes et le poitrail des chevaux des premiers pelotons, en arrière et au-dessusde la fumée des pièces.
« Telle était la situation de nos colonnes d’attaque sur les plateaux de Cues-me quand Dumouriez y arriva. Mais, impatient d’une halte qui, en suspen-dant l’élan des troupes, leur donnait le temps de compter les morts et la ten-tation de reculer, le général Dampierre, commandant l’attaque sous Beur-nonville, n’attend pas que la présence de Dumouriez lui ravisse la gloire oula mort. Dans une charge désespérée, Dampierre enlève du geste et de lavoix le régiment de Flandre et le bataillon de volontaires des voltigeurs deParis , enfants perdus'qui apportent sur le champ de bataille le fanatismethéâtral mais héroïque des jacobins. Il agite de la main gauche le panachetricolore de son chapeau de général, appelle du mouvement de son épée lebataillon qu’il précède de cent pas, seul exposé à la mitraille des redoutes etau feu des Hongrois. La mort qui l’attendait si près de là sur un champ debataille semble l’éviter. Il marcha sans être atteint. Le régiment de Flandreet le bataillon de Paris , rassurés en le voyant debout, s’élancent au pas decourse, l'atteignent, l’enveloppent aux cris de Vive la république, rompent àla baïonnette les bataillons hongrois, et entrent sur leurs pas dans les deuxbatteries dont ils tournent les pièces sur l’ennemi. Dumouriez et Beurnon-ville, guidant en face et à droite les deux autres colonnes, au pas de charge,les lancent sur le plateau déjà balayé par Dampierre. Les cris de victoire etle drapeau tricolore planté sur la dernière des redoutes annoncent à Dumou-riez que Cuesme est à lui et qu’il est temps d’attaquer un centre dont lesdeux ailes sont en retraite et dont les flancs peuvent être découverts.
«Il court au galop pour donner l’ordre à la masse de ses trente-cinq millecombattants d’aborder enfin les hauteurs fortifiées qui lient le village deCuesme à celui de Jemmapes. Ces nombreux bataillons écoutaient, immo-biles et l’arme au bras depuis l’aurore, les salves de canon qui se répondaientd’une aile à l’autre. Le vent qui soufflait de Jemmapes leur jetait avec le sondu bronze les flocons de la fumée et l’odeur enivrante de la poudre. Ils étaientimpatients de charger et murmuraient contre la lenteur de leur général.
«Au signal de Dumouriez , la ligne entière s’ébranle,sejormepar bataillonen trois épaisses et longues colonnes, entonne simultanément le chant de laMarseillaise , répété par trente mille voix, et traverse au pas de course laplaine étroite qui la sépare des hauteurs. Les cent vingt canons des batteriesautrichiennes vomissent coup sur coup leurs boulets et leurs obus sur cescolonnes qui ne répondent que par l’hymne des combats. Les coups visés trophaut passent par-dessus la tète des soldats et n’atteignent que les derniersrangs. Deux des colonnes commencent à gravir les coteaux.
«La troisième colonne, qui s’avançait par la gorge large et boisée de la forêtde Flence, chargée tout à coup par huit escadrons autrichiens, s’arrête, re-cule et s’abrite derrière les maisons du village. Cette hésitation se commu-nique aux colonnes de droite et de gauche. Les rangs s’éclaircissaient de mi-nute en minute; les têtes de colonnes se repliaient sur la queue; les jeunes