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Tome troisième.
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ET DE TOUS LES RÉGIMENTS.

bivouac; on se compte et une sombre tristesse s’empare des esprits. Le 7"corps tout entier a été détruit; le 24°, qui avait eu 4,400 hommes engagés,n’en retrouve debout, le soir, que 200 présents à l'appel, et de ce nombre il n’ya que 7 officiers: 4 capitaine et 0 lieutenants ou sous-lieutenants. Tout le resteest couché sur le champ de bataille. Le 14 e de ligne est encore plus éprouvé,à peine reste-t-il 4 57 hommes sous le drapeau. La neige, qui n’a cessé de tom-ber, a couvert, comme un linceul funèbre, cette grande hécatombe humaine.Morts et blessés sont restés ensevelis sous la neige. Mais bientôt, quand les feuxs’allument sur cette plaine tachée de sang, on voit un spectacle étrange et tou-chant: les hommes blessés, que le froid avait engourdis, réveillés par les lueursde la flamme, secouent leur suaire de neige; Russes et Français , amis et en-nemis, se traînent vers les feux sauveurs et viennent s’y ranger indistincte-ment. A cette heure suprême, il n’y a plus d’ennemis, il n’y a que des frères.Tous sont reçus avec le même accueil, tous ont droit aux mêmes soins et auxmêmes secours. On se partage le pain et l’eau-de-vie, on fume dans les mêmespipes sans qu’il vienne à l’esprit de personne de demander à l’homme qui està côté de lui quel est son grade et quelle est sa nation.

Les chirurgiens militaires furent admirables de dévouement pendant cettejournée et surtout pendant l’affreuse nuit qui la suivit. Tous les blessés qui nepurent être transportés, et Dieu sait si le nombre fut grand (t), furent panséssur place. Napoléon présidait lui-même à ces soins. Une gravité mélanco-lique était empreinte sur son visage. Il y avait loin de cette victoire à celled’Austerlitz et d’Iéna . Non-seulement les pertes avaient été plus grandes, maisla victoire avait été longtemps douteuse et le résultat de la campagne était en-core incertain. Il ne connaissait pas toute l’étendue du désastre qui avaitfrappé l’armée française. Ce n’est que le lendemain qu’il put l’apprécier. Ilvoulut s’en assurer par lui-même. Aux premières lueurs du jour, il parcourutle champ de bataille et fut ému du spectacle qu’il présentait.

« Qu’on se figure, dit-il lui-même dans le bulletin de la Grande Armée ,sur un espace d’une lieue carrée, 9 ou 10,000 cadavres, 4 ou 5,000 che-vaux tués, des lignes de sacs russes, des débris de fusils et de sabres, la terrecouverte de boulets, d’obus, de munitions, 24 pièces de canon auprès des-quelles on voyait les cadavres des conducteurs tués au moment où ils faisaientdes efforts pour les enlever; tout cela avait plus de relief sur un fond de neige.Ce spectacle est fait pour inspirer aux princes l’amour de la paix et l’horreurde la guerre ! »

Ce champ de bataille, si chèrement disputé, appartenait aux Français . Ils yrestèrent neuf jours. Ce bivouac au milieu de la plaine d'Eylàu leur rendit lesentiment de leur victoire. On sut que l’ennemi s’était rallié derrière les mursde Prégel et de Kœnigsberg, mais le dégel qui survint empêcha Napoléon deles poursuivre. Il ne voulut pas s’enfoncer plus avant dans cet affreux pays.

(1) Quarante-huit heures après la bataille il y avait encore 5,000 blessés qu’on n'avait puemporter.