270
HISTOIRE DE L’ARMÉEdu canon ; de seconde en seconde, le champ de bataille passe d’une clartésombre à l’obscurité la plus complète. Tout à coup les batteries des îles deMontebello et d’Espagne , qui écrasent le village d’Enzersdorf d’une grêled’obus, mettent le feu au village. Comme personne ne s’occupe de l’éteindre,il se répand avec rapidité; désormais on se battra comme à la lumière du so-leil ; un vaste bûcher s’allume qui éclaire à trois quarts de lieue autour de lui ;n’importe, on passera à la lueur de l’incendie.
En effet, en ce moment même on jette sur le Danube un pont d’une inven-tion nouvelle et dont on va faire l’essai pour la première fois ; ce pont, cons-truit sur les dessins d’un chef de bataillon d’artillerie nommé Victor Dessales,a quatre-vingts toises de long et est d’une seule pièce ; il sort tout construit d’unbras secondaire. On l’amarre à la rive droite par une de ses extrémités ; puisune fois amarré par le bas, le courant pousse la partie supérieure; l’autre ex-trémité s’arrête alors toute seule à l’autre rive, l’infanterie s’y élance aussitôtet passe au pas de charge, sous une voûte de boulets qui partant les uns del’ile et les autres des retranchements ennemis, se croisent au-dessus de sa tcte.A trois heures du matin, cinq autres ponts sont jetés, et l’armée tout entièredébouche, ayant sa gauche à quinze cents toises au-dessous d’Enzersdorf et sadroite à Wittau. Ainsi toute la ligne de retranchements établie d’Enzersdorf àGross-Aspern est devenue inutile, et le soleil en se levant épuré par l’orage dela nuit, éclaire le terrible et magnifique spectacle d’une armée de cent cin-quante mille hommes, traînant avec elle quatre cents pièces de canon, qui sedéploie majestueusement dans les riches plaines où coule le Danube .
Dans cette nouvelle disposition, qui, ainsi que nous l’avons dit, rendait inu-tiles les ouvrages de défense des Autrichiens et qui forçait l’ennemi à recevoirla bataille sur le terrain choisi par l’empereur lui-même, le corps du maréchalMasséna tient notre extrême gauche, ceux de Bernadotte et d’Oudinot le centre,et celui du maréchal Davoust la droite; derrière cette première ligne, s’avan-cent, formant la réserve, la garde impériale et la grosse cavalerie, puis l’arméed’Italie sous les ordres du vice-roi, et le corps de Dalmatie sous ceux du gé-néral Marmont.
Vingt mille hommes sous les ordres du général Régnier restent pour lagarde de l’île et pour la défense des ouvrages qui la protègent.
L’armée, comme on le voit, a passé sans trop d’obstacles; l’archiduc, étonnéd’un déploiement de masses aussi rapide, et comptant sur la lenteur ordinairedes passages de fleuves, n’a pas été prêt à temps et a perdu le moment de nousattaquer ; maintenant il faut qu’il se tienne sur la défensive.
Effectivement, grâce à cette grande célérité, l’archiduc a été pris à l’impro-viste. Son armée est à peu près égale à la nôtre et même supérieure, c’estvrai; mais il attend d’un moment à l’autre l’archiduc Jean, avec vingt millehommes, et l’archiduc Jean n’est point arrivé; mais malgré la canonnade dela nuit qui a dû lui indiquer que les deux armées sont aux prises, Kollowrathne débouche point du Bisamberg : le prince n’a donc sous sa main que Kle-nau, Bellegarde et Hohenzollern, avec ses réserves de grenadiers.