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HISTOIRE DE L’ARMÉE
s'ajouter le sifflement des boulets ennemis, l’éclat des obus, les pétillementsde la fusillade; si bien que chevaux, hommes, chars, canons, tout se heurte ets’ensanglante dans une de ces mêlées sans nom, sans exemple, et dont l’ima-gination ne peut se peindre l'épouvante et la rage qu’en en cherchant le mo-dèle dans les fictions infernales du Dante, ou dans ces épiques combats que lafable homérique attribue aux champions des demi-dieux (1).
Et pendant que nos soldats, délirants sous l’excitation cérébrale de leurssouffrances déjà subies, retardent ainsi, dans une déplorable confusion, le pas-sage sur la rive où les attend leur Empereur, les Russes , indifférents par na-ture à la plupart des causes qui ont débilité nos soldats et affaibli leur moral,les Russes , disons-nous, toujours renforcés par des troupes fraîches, contrai-gnent le neuvième corps, qui en partie combattait encore sur la rive gauche, àchercher à son tour un passage au milieu de la confusion déjà décrite. La di-vision polonaise du général Girard, franchissant cette montagne de cadavresqui obstruait le pont, parvint à conquérir le passage, incendiant la charpenteaprès elle pour couper la poursuite à l’ennemi. Les fuyards qui s’y ruaient en-core eurent à lutter contre un élément nouveau, et, à demi brûlés, tombèrentdans les flots, la plupart écrasés par l’écroulement de ce pont fatal qui s’abîmadans le gouffre de la Bérésina.
On essaierait vainement de fixer le chiffre de nos pertes durant ces journéesfunestes; pourtant on pense qu’au moins 6,000 hommes furent victimes del’ardeur insensée de ce passage, sans compter environ 15,000 hommes quirestèrent au pouvoir de l’ennemi. Une chose regrettable, c’est qu’aux bords dela Bérésina, sombre mot de nos annales, les Russes reconquirent tous les tré-sors et les trophées que notre victoire avait enlevés à Moscou . Ainsi, à uneautre époque, il nous fallut, sur l’ordre de traités jaloux, rendre ces chefs-d’œuvre des arts que le premier consul avait, dans ses victoires italiennes,obtenus des villes réduites à merci, préférant leurs immortelles beautés à cescontributions de guerre qu’imposent avant tout les nations barbares. On netint point assez compte, en 1815, que nos conquêtes artistiques représentaientpour nous les millions dédaignés, et qui, prélevés par nos baïonnettes victo-rieuses, ne nous eussent assurément point été réclamés par la diplomatie descongrès. Revenons à la Bérésina.
Sans le malheur arrivé au général Partouneaux, l’armée eût pu s'enor-gueillir de ce fameux passage. En effet, ne fut-ce pas un spectacle unique etgrandiose que celui de 8 à 9,000 pauvres soldats repoussant, sous les ordresde Ney et d’Oudinot, les 25,000 hommes de Tschighagof, tandis que le petitcorps de Bellune luttait victorieusement contre la masse formidable que com-mandait Wittgenstein? Et quelle admiration n’inspire pas cette lutte gigan-
(1) A partir de ces pages, cet ouvrage, dont le présent volume termine la grande période deVEmpire, est continué par l’auteur du quatrième volume. Ce quatrième volume contiendral’Histoire de l’Armée de 1815 à 18*8, et comprendra une histoire militaire de la Révolutionde février et du gouvernement républicain qui en est issu.