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donnaient pas de pain. —On exposa le saint-sacrement sur les autels; on pas-sait la nuit à prier dans les églises ; la famine augmentait. — Elle accrut à un telpoint, que les rues et les places publiques retentissaient des cris lamentables deceux que la faim tourmentait.
Le 25 juin se tint une assemblée générale où, après plusieurs débats, il futarrêté que les communautés religieuses seraient chargées de nourrir les pauvres,et qu'il serait fait une visite dans tous les couvents pour constater la quantité dedenrées dont ils étaient approvisionnés.
Les Jésuites se signalèrent peu honorablement : car leurs maisons étaientabondamment pourvues de vivres. Peu touchés de la misère publique, ils ne vou-laient point la diminuer à leurs dépens. «On y trouva, dit l’Estoile, quantité de» bled, et du biscuit pour les nourrir plus d’un an; quantité de chair salée,» de légumes, de foin et autres vivres, et en plus grande quantité qu’aux quatre» meilleures maisons de Paris . Chez les capucins, on trouva du biscuit en abon-» dance; enfin, toutes les maisons des ecclésiastiques étoient munies de provi-» sions au delà de ce qui leur étoit nécessaire pour la demi-année. » Dans lerecensement qui fut fait pour répartir ce secours temporaire, il résulta que lenombre des familles pauvres s’élevait à douze mille trois cents, dont sept milletrois cents avaient de l’argent sans pouvoir trouver du blé à acheter.
La ressource qu’offrirent les monastères fut bientôt épuisée. Alors on mangeales animaux : environ deux mille chevaux et huit cents ânes ou mulets, dont lachair se vendait à un très-haut prix, furent sacrifiés à la faim publique. « Les» pauvres, dit un écrivain ligueur, mangeoient des chiens, des chats, des rats,» des feuilles de vigne et autres herbes. Par la ville, ne se voyoit autre chose» que ces chaudières de bouillies (faites avec du son d’avoine), et herbes cuites» sans sel et marmitées de chair de cheval, ânes et mulets. Les peaux mêmes» et cuirs desdites bêtes se vendoient cuites, dont ils mangeoient avec grand ap-» petit... Dans les tavernes et cabarets, au lieu de bon vin, on ne trouvoit que» des tisanes mal cuites ; on en vendoit dans les carrefours... S’il falloit un peu de» pain blanc pour un malade, il ne s’en pouvoit trouver, ou bien c’étoit à un écu» la livre... Les œufs se vendoient dix ou douze sous la pièce. Le septier de bled» valoit cent ou cent vingt écus... J’ai vu manger à des pauvres des chiens morts» tout cruds par les rues; au autres des tripes que l’on avoit jetées dans le ruis-» seau; à d’autres des rats et des souris que l’on avoit pareillement jetés, et» surtout des os moulus de la tête des chiens. »
Cependant, l’armée royale ayant reçu de nouveaux renforts, Paris fut rigou-reusement resserré, et les moyens de s’approvisionner devinrent plus difficiles.Les sorties, les canonnades ne produisaient nul résultat utile : l’espérance seperdait. Les rues de Paris se remplissaient de cadavres d’habitants morts defaim : chaque matin, dit un ligueur, on voyait dans les rues de Paris de cent àdeux cents cadavres de personnes mortes de faim : et, en trois mois de temps,ajoute-t-il, «il s’est trouvé, de compte fait, treize mille morts de faim.» A lafamine se joignirent des maladies engendrées par la mauvaise qualité des ali-ments. Les effets de ces maladies étaient semblables à ceux des maladies produitespar les famines des siècles de barbarie, don! j’ai parlé.