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Duplessis de Richelieu, évêque de Luçon , qui, ayant commencé sa fortune àla cour, sous Concini , eut assez de souplesse pour la continuer sous de Luynes.Serviteur dévoué de la reine, il avait partagé ses revers et ses succès, et cepen-dant s’était ménagé des intelligences avec les ennemis de cette princesse. Marie de Médicis lui fit obtenir le titre de cardinal; et, lorsqu’il reçut la confirmationde cette dignité, il déposa son chapeau rouge aux pieds de la régente, lui disant :Madame, cette pourpre dont je suis redevable à Votre Majesté, me fera souvenirdu voeu que j'ai fait de répandre mon sang pour son service. Paroles de courtisan!Il devint dans la suite le plus ardent persécuteur de cette reine.
Admis, en avril 1624, au conseil d’État, il le domina; et, pendant plus de dix-huit années, il fut le fléau des Français et le perturbateur de l’Europe . Son ar-deur pour la domination fut puissamment secondée par son talent, sa subtilité,son audace, et son mépris pour toutes les règles de l’équité et de la morale. Iln’en respectait aucune ; il en faisait lui-même l’aveu : Quand une fois j’ai prisma résolution, disait-il,^ vais au but : je renverse tout ; je fauche tout; ensuite,je couvre tout de ma soutane rouge.
La plupart des poètes et prosateurs de son temps, prosternés aux pieds de satoute-puissance, lui ont, par intérêt ou par frayeur, prodigué des éloges quedes bouches modernes répètent encore par ignorance. Lancé dans la carrière dupouvoir, il commit plusieurs crimes pour s’y avancer, et en commit un plusgrand nomhre pour s’y maintenir. Il fut ingrat envers ceux qui contribuèrent àsa fortune : il la devait à Marie de Médicis ; il la persécuta d’une manière scan-daleuse. Au nom du roi son fils, il l’obligea de sortir du royaume ; et cette veuvede Henri 1Y, qui avait fait bâtir le palais du Luxembourg , n’eut, pour se loger,à Cologne , qu’un galetas où elle mourut misérablement.
Il fut cruel. Je ne parlerai pas de ces exécutions mystérieuses qui avaient lieu,dit-on, dans ses châteaux de Bagneux et de Ruel; mais je ne puis passer soussilence les motifs secrets de ses meurtres politiques. II fit décapiter de Thou,parce qu’il avait refusé de devenir le délateur de ses ennemis, et parce que sonpère, le célèbre historien, avait parlé peu favorablement de la famille de Riche lieu . Il fit périr Saint-Preuil, parce qu’il avait manqué d’égards à ceux de lafamille du cardinal; le comte de Chalais, le comte de Montmorency, pour avoirservi les complots du frère du roi; le jeune Cinq-Mars , favori du roi, qui, encette qualité, portait ombrage au cardinal, et qui, de plus, était l’amant deMarion de Lorme , dont le cardinal voulait faire sa maîtresse; Marillac, dont lacondamnation parut si étrange que le cardinal en rejeta l’odieux sur les juges,leur reprochant une injustice qu’il avait lui-même ordonnée. Tous périrent surl’échafaud. Je ne parle pas d’un grand nombre d’autres qui, par leurs méconten-tements ou parla séduction, entraînés dans les conspirations que tramèrent lamère, l’épouse et le frère du roi, et abandonnés ensuite par ces personnagesillustres, éprouvèrent le sort des premiers, périrent par la main du bourreau,ou bien dans l’exil et dans les prisons.
Les écrivains qui ne connaissent point le règne de Richelieu le proclamentcomme un grand politique. Richelieu ne parut habile que par l’inhabileté de sesadversaires, n’obtint des succès que par l’extrême incapacité du roi et par la