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corruptibilité des hommes en place. Après sa mort, les troubles, qu’il avaitcontenus par la terreur, éclatèrent de nouveau : il ne fit rien pour l’avenir; ilne travailla que pour son temps, que pour lui : il avait l’audace et l’énergied’un ambitieux; il ne fut point un grand politique. Rempli d’orgueil, son fasteeffaçait celui de tous les potentats : il pouvait le satisfaire, ayant à sa dispositiontoutes les finances du royaume. On dit que sa dépense s'élevait, chaque jour, àla somme de trois mille livres ; il avait une garde brillante et nombreuse, quieffaçait celle du roi. Il portait le luxe jusque sur les autels : on a vu, au Garde-Meuble, sa chapelle composée de vases, ostensoirs, ornements et ustensiles duculte, tous en or massif, ornés de diamants. Contre les préceptes de l’Église, cecardinal voulait faire le métier de guerrier; et, par son exemple, il autorisa lecardinal de La Valette et autres prélats à l’imiter. Au dix-septième siècle, on vitse continuer cet abus monstrueux que les temps de barbarie avaient fait naître :on vit ces deux cardinaux, vêtus en militaires, marcher à la tète de l’armée quiallait secourir Casai.
Si Richelieu fut sanguinaire, il fut aussi galant. Il eut plusieurs maîtresses:Marion de Lorme , la duchesse de Comballet, sa propre nièce, etc. Il composa deslivres de théologie et des pièces de théâtre : il ne réussit qu’à se donner du ridi-cule. II eut pour conseillers intimes le fameux P. Joseph, capucin; La Valette,cardinal; Bullion, surintendant; pour bouffons, l’abbé Bois-Robert, Beautru,Raconis, docteur en Sorbonne, depuis évêque de Lavaur.
Le cardinal fit cependant du bien, parce que son ambition insatiable et sonardeur pour la vaine gloire se trouvaient quelquefois d’accord avec l’intérêt gé-néral. Il accrut l’autorité royale en abattant les chefs de la féodalité, toujoursdisposés à l’attaquer ; il fit respecter la France , et lui acquit un grand ascendantsur les autres puissances de l’Europe . — Il fonda l’Académie Française ; maisn’entrait-il pas dans son projet de faire prononcer son éloge par chaque récipien-daire, éloge auquel chacun d’eux fut constamment condamné? N’avait-il pas aussipour objet, en créant cette compagnie de littérateurs, de les obliger à faire lacritique du Cul de Pierre Corneille , tragédie dont les succès blessaient son amour-propre? — Il fonda le Jardin des Plantes ; mais il y fut déterminé par les instancesdu médecin du roi, Labrosse. — Il fit rebâtir l’église et le collège de Sorbonne,afin que sa sépulture y fût honorablement placée. — Il fit bâtir le Palais-Royal,pour s’y loger avec magnificence.—Tous ces bienfaits eurent un motif personnel ;mais la plupart furent d’une grande utilité.
Après avoir abattu les têtes de plusieurs seigneurs, accablé le peuple d’impôts,soutenu des guerres continuelles, ruiné les finances du royaume, dont le déficitcommença sous son administration et depuis fut toujours croissant; après avoirété l’effroi des Français et des étrangers, le 4 décembre 1642, il termina sa tur-bulente carrière dans la cinquante-huitième année de son âge. A sa mort les pri-sons s’ouvrirent; les bannis furent rappelés; les misérables satellites de satyrannie furent livrés à l’opprobre public; et l'indignation, longtemps contenuepar la peur, se répandit en prose et en vers, en langue latine et française, sur lemaître et ses valets. Parmi les exagérations de la haine, on entendit les accentsde la vérité et de la raison, accents qui vengent et consolent les opprimés.