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HISTOIRE DE PARIS
Sauvai, qui a visité les lieux : < Elle consiste en une place d’une grandeur très-« considérable, et en un très-grand cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui« n’cst point pavé. Autrefois il confmoit aux dernières extrémités de Paris .
« A présent (sous le règne de Louis XIV ), il est situé dans l’un des quartiers des« plus mal bâtis, des plus sales et des plus reculés de la ville, comme dans un« autre monde. Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues vilai-« nés, puantes, détournées ; pour y entrer, il faut descendre une assez longue« pente, tortue, raboteuse, inégale. J’y ai vu une maison de boue, à demi enter-« rée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n’a pas quatre toises« en carré, et où logent néanmoins plus de cinquante ménages chargés d’une in-« fmité de petits enfants légitimes, naturels ou dérobés. On m’a assuré que, dans« ce petit logis et dans les autres, habitaient plus de cinq cents grosses familles« entassées les unes sur les autres. Quelque grande que soit cette cour, elle l’é-« toit autrefois beaucoup davantage. De toutes parts, elle éloit environnée de<r logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et tous pleins« de mauvais pauvres. »
Sauvai parle ensuite des mœurs de ceux qui habitaient cette cour. Aprèsavoir dit que les commissaires de police ni les huissiers ne pouvaient y péné-trer sans y recevoir des injures et des coups, il ajoute: « On s’y nourrissoit de« brigandages, on s’y engraissoit dans l’oisiveté, dans la gourmandise et dans« toutes sortes de vices et de crimes ; là, sans aucun soin de l’avenir, chacuni jouissoit à son aise du présent, et mangeoit le soir avec plaisir ce qu’avec« bien de la peine et souvent avec bien des coups il avait gagné tout le jour;
« car on y appelait gagner ce qu’ailleurs on appelle dérober ; et c’étoit une desj lois fondamentales de la (cour des Miracles de ne rien garder pour le lende-« main. Chacun y vivoit dans une grande licence, personne n’y a.voit ni foi ni« loi ; on n’y connoissoit ni baptême, ni mariage, ni sacrement. Il est vrai qu’en« apparence ils sembloient reconnaître un Dieu ; et pour cet effet, au bout de leur« cour, ils avoient dressé dans une grande niche une image de Dieu le Père qu’ils« avoient volée dans quelque église, et où tous les jours ils vendent adresser quel-« ques prières... Des fdles et des femmes les moins laides se prostituoient pour« deuxliards, les autres pour un double (deux deniers), la plupart pour rien.
« Plusieurs donnoient de l’argent à ceux qui avoient fait des enfants à leurs« compagnes, afin d’en avoir comme elles, d’exciter la compassion et d’arra-<t cher des aumônes. »
Ces sociétés de voleurs mendiants paraissent anciennes. Sous les règnes deFrançois I er et de Henri II , temps auquel JacquesTahureau écrivait ses Dialogues,celte association de gueux ou mendiants, qu’il nomme belistres, existait à Paris .Le chef ou le roi de cette société s’appelait Ragot. Son éloquence naturelle lui at-tirait de nombreuses aumônes. Il fit une brillante fortune, et maria ses enfantsavec des personnes distinguées par leur rang.
Toute société a ses lois; celle des gueux de Paris eut les siennes. Les associésétaient tenus de parler un langage appelé argot, encore aujourd’hui en usage àlîicêtre. Le chef suprême portait, comme le chef des Bohémiens, le titre deCo'ésre. Les cagoux, ou archi-suppôts, étaient les principaux officiers de la bande.