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les échanges; elle en devint fameuse, surtout à cause de la foule qui s’y préci-pitait et des scènes burlesques dont elle fut le théâtre.
Quelques fortunes faites avec rapidité furent un exemple dangereux pour lepublic, qui se précipita avec une ardeur nouvelle dans la rue Quincampoix,pour y échanger son argent en papier, et sacrifier la réalité à des espérances.Le 4 décembre 1718, le régent érigea cet établissement en Banque royale , et lesieur Law en fut nommé directeur. Le ‘27 du môme mois, un arrêt du conseildéfendait de faire, en argent, aucun paiement au-dessus de 600 livres, ce quirendit nécessaires les billets de banque, et en autorisa une nouvelle émission.Cet arrêt prohibitif amena des contraventions. « 11 y eut aussi des confiscations,
» on excita, on encouragea, on récompensa les dénonciateurs; les valets trahi-» rent leurs maîtres, le citoyen devint l’espion du citoyen, On se sacrifia mu-» tuellement comme dans un naufrage ou un incendie; le frère fut trahi par» le frère, et le père par le fils. » On fit de nouvelles émissions de billets qui,disait-on, étaient la monnaie invariable; on discrédita l’argent, et l’on fit circu-ler le bruit que dans la Louisiane on avait découvert deux mines d’or. Le1 er décembre 1719, on comptait 640 millions de livres en billets de banque misen circulation. Le 11 de ce mois, on employa un nouveau moyen pour attirer àla banque tout ce qui restait en France d’espèces monnayées; il fut défendu defaire aucun paiement en argent au-dessus de 10 livres, et en or au-dessus de300. La contrainte continua ce que l’avidité avait commencé. Ces moyens prohi-bitifs portèrent atteinte à la confiance ; on crut la faire renaître en élevant l’au-teur de ce brigandage à la dignité de controleur général des finances, et en luifaisant abjurer le protestantisme qu’il professait.
Cependant la rue Quincampoix, trop resserrée pour contenir la foule quis’y rendait, fut abandonnée : on transféra l’agiot dans la place Vendôme.« Là, dit Duclos, s’assemblaient les plus vils coquins et les plus grands sei-» gneurs, tous réunis et devenus égaux par l’avidité. » Il ajoute que le chan-celier, dont l’hôtel était situé sur cette place, incommodé du bruit qui s’y fai-sait, demanda et obtint que le marché des billets fût transféré ailleurs. Leprince de Carignan offrit son hôtel de Soissons, et fit construire dans le jardinune quantité de baraques dont chacune était louée 500 livres par mois. Le toutlui rapportait cinq cent mille livres par an. Il obtint une ordonnance qui, sousprétexte de police, défendait aux porteurs de billets de conclure aucun marchéailleurs que dans ces baraques.
Le prince de Conti, pour prix de sa protection accordée à la banque de Law,avait reçu de lui des billets pour des sommes énormes ; ce prince insatiable endemandait toujours. Law fatigué refusa enfin de le satisfaire. Le prince, piqué,envoya demander à la banque le paiement d’une si grande quantité de billets,qu’on en ramena trois ou quatre fourgons chargés de numéraire. Law s’en plai-gnit au duc d’Orléans; le prince de Conti fut fortement réprimandé, mais gardal’argent.
Ce remboursement fatal à la banque fut suivi de plusieurs autres. En 1719,des marchands anglais et hollandais ayant acquis à bas prix des sommes con-sidérables en billets, se firent rembourser par la banque, et emportèrent hors
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