Band 
Tome second.
Seite
34
JPEG-Download
 

RUE SAINT-ANDRE - DES-ARTS.

54

veilleuses histoires, dont le souvenir est enfoui dans cette poussièrequ'ont accumulée tant de ruines! Bien souvent, il m’était arrivé de par-courir avec indifférence une de ces rues parisiennes qui, par leur aspectbanal, semblent tout d’abord n’avoir rien à dire à la pensée, ni mêmedevoir arrêter la curiosité des yeux. Telle me parut longtemps la rueSaint-André-des-Arts : rue modeste, honnête et sans physionomie qui,se ralliant par sa double extrémité aux quartiers de la vieille cité et dela nouvelle ville, ne réfléchit ni l’originalité pittoresque du faubourgSaint-Jacques, ni la riche et aristocratique coquetterie du faubourg Saint-Germain.

Une fois, le hasard voulut que je traversasse ce lieu vers une heureavancée de la nuit, et, chose étrange ! je ne sais quelle nouvelle vie animatout-à-coup les objets autour de moi.— Des souvenirs se réveillèrenten mon esprit, pleins d’un intérêt puissant, d’un charme inexprimable.

Qu’il a fallu peu de chose pour créer ce rêve de mon imagination !d’abord, c’est le pas cadencé et sonore d’une patrouille qui passe len-tement au carrefour voisin; c’est quelque soudaine clameur qui retentitau loin dans les profondeurs du quartier latin; ce sont encore, vers lesbords de la Seine , de confuses rumeurs, qui ressemblent aux derniersmurmures d’une fête.Ces soldats que j’entends, nesonl-ce pas les archersdu guet? Ces clameurs lointaines, qui les a poussées? quelque turbulentécolier de Montaigu ou de Tregnier, éveillant de ses cris les pacifiqueséchos de la rue Saint-Jacques. Enfin, ces rumeurs qui m’arrivent à madroite, du côté de Y Hôtel de Nesles, je crois les reconnaître. Mais silence !respectons les orgies de mesdames Marguerite, Blanche et Jeanne deBourgogne, belles-filles du roi de France : il ne faut pas se mêler des plai-sirs des grands; imitons la prudence desbonsbourgeois, endormis dansleurs discrètes et silencieuses demeures.

En effet, depuis longtemps le couvre-feu a sonné à l’église paroissialede Saint-André. Dormez en paix, bourgeois, pauvres gens, car les jour-nées sont rudes et fatigantes par le temps qui court. Voilà que, depuisle matin jusqu’au coucher du soleil, votre haut-justicier, l’abbé de Saint-Germain, vous a tenu la hallebarde au poing, hors la poterne des murs duroi. Les étudiants sont descendus vers le Pré-aux-Clercs ; surcot, man-tel déguenillés, blasphème en bouche, rapière en main, ils viennent,les larrons, voler le poisson de l’abbaye, au canal de la Petite-Seine.Bourgeois et manants, défendez les privilèges de notre sainte mèrel’Église. Allons, vous avez été braves, comme des archers de l’or-

donnance royale : vous avez dignement versé votre sang; l’Université abattu en retraite! Dieu et monseigneur l’abbé de Saint-Germain vous bé-nissent, le poisson est sauvé.et maintenant, dormez en paix jusqu’à

demain, bourgeois de Saint-André; la poterne de Saint-Germain est fer-