212 RUE SANS NOM.
si bien craquer des os entre deux chevalets? qui torturez si agréablementde pauvres diables? qui.
— » Là, là, Monsieur, tels sont bien en effet les devoirs de ma charge;mais je laisse tous les détails à mes valets....; seulement lorsqu’un hommede qualité, un seigneur comme vous, Messieurs, a eu le malheur d'encou-rir les rigueurs de la justice, je ne laisse pas à d’autres le soin de punir,et je me fais un honneur de l’exécuter de ma main. »
L’interlocuteur du bourreau était M. le marquis de Lally.
Vingt ans après, M. le marquis de Lally mourait de la main de cemême homme, dont les fonctions lui inspiraient alors de si folles railleries.
Retournons maintenant à la petite maison de la rue des Marais.
Depuis longtemps j’étais curieux de connaître cette puissance occultequi est comme le premier anneau de la chaîne sociale; je voulais voirdans son intérieur, entouré de sa famille, celui dont le monde se fait unesi prodigieuse idée; je voulais l’entendre parler de ses terribles fonctions,recueillir de sa bouche des paroles humaines.
Arrivé devant le n° 31 bis, j’aperçus une petite maison protégée parune grille de fer, dont les interstices en bois ne permettent pas à l'œil depénétrer dans l’intérieur. Cette grille ne s’ouvrait pas; on entrait dans lesanctuaire par une petite porte qui s’y trouvait attenante, et à droite delaquelle était une sonnette. Au milieu de cette porte était une bouche de ferentièrement semblable à une poste aux lettres; c’est là que l’on déposaitles missions que le procureur-général envoie à l’exécuteur pour le pré-venir que l’on va recourir à l’appui de son bras.
Aujourd’hui cet extérieur est entièrement changé , comme je le diraiplus tard, quand je parlerai de l’exécuteur actuel. Il n'est ici question quede son père, mort, comme je l’ai dit plus haut, il y a trois ans àpeu près.
Je pressai doucement le bouton de la sonnette; la porte s’ouvrit, et unhomme d’une trentaine d’années, grand et vigoureux, me demanda fortpoliment ce que je désirais. « M. Henri Sanson , » répondis-je d’une voixmal assurée.— « Entrez, Monsieur, » me dit mon guide.
C’était un des aides de l’exécuteur.
Je pus, dès ce moment même, me convaincre combien le monde asouvent une fausse idée de ce qu’il ne connaît pas , et combien certainsproverbes populaires sont peu fondés : je ne sais si le moutardier dupape est fier, mais je puis répondre que les valets du bourreau ne sontpas insolents.
Parmi les croyances superstitieuses qui régnent sur les devoirs de l’exé-cuteur, il en est une qui est généralement accréditée : je parle de l’obli-gation on serait le fils de succéder à son père, de la perpétuité de lacharge dans la famille.