Band 
Tome premier.
Seite
54
JPEG-Download
 

54 Lettres

que Corneille , il m’était impossible de l’exprimermieux ; 8c j’ai mieux aimé donner deux bons vers delui, que d’en donner deux mauvais de moi.

II me reste à parler de quelques rimes que j’aihasardées dans ma tragédie. J’ai fait rimer héros àtombeaux ; contagion à poison , 8cc. Je ne défends pointces rimes parce que je les ai employées , mais jene m’en fuis servi que parce que je les ai cruesbonnes. Je ne puis souffrir qu’on sacrifie à la richessede la rime toutes les autres beautés de la poésie, 8cqu’on cherche plutôt à plaire à l’oreille qu’au cœur8c à l’esprit. On pousse même la tyrannie jusqu’àexiger qu’on rime pour les yeux encore plus quepour les oreilles. Je ferois , faimerois , 8cc. ne seprononcent point autrement que traits 8c attraits :cependant on prétend que ces mots ne riment pointensemble, parce qu’un mauvais usage veut qu’on lesécrive différemment. M. Racine avait mis dans sonAndromaque :

M’en croirez - vous ? Lassé de ses trompeurs attraits ,

Au lieu de l’enlever , Seigneur , je la fuirois.

Le scrupule lui prit , 8c il ôta la rime fuirois quime paraît , à ne consulter que l’oreille, beaucoupplus juste que celle de jamais qu’il lui substitua.

La bizarrerie de l’usage, ou plutôt des hommesqui 1’établissent, est étrange fur ce sujet comme surbien d’autres. On permet que le mot abhorre , quia deux r, rime avec encore qui n’en a qu’une. Parla même raison, tonnerre 8c terre devraient rimer avecpère 8c mère : cependant on ne le souffre pas, 8cpersonne ne réclame contre cette injustice.