Band 
Tome second.
Seite
11
JPEG-Download
 

LA LIONNE .

I I

coucher est tendue en damas bleu, et meublée d’un lit a baldaquin, d’un prie-Dieu,<ie six fauteuils et de deux magnifiques bahuts, le tout en bois d’ébène admirable-ment sculpté; des glaces de Venise , un lustre et des candélabres en cuivre doré,des vases et des coupes d’argent ciselés avec un art inlini, et deux tableaux, uneJudith de Paul Véronèse , et une Diane chasseresse d’André del Sarto, complètentl’ameublement de cette pièce. Le salon est surchargé d’ornements, de meubles, dePeintures, de curiosités de toutes sortes; on dirait une riche boutique de bric-à-brac;ce que l’on remarque surtout dans cet amas d’objels divers, ce sont les armes quitapissent les murs: des lances, des épées, des poignards, des gantelets, des cas-•jues, des haches, des morions, des colles-de-mailles, tout un attirail de guerre,1 équipement complet de dix chevaliers. Le boudoir et la salle de bains ont la mêmephysionomie gothique, sévère et martiale, bien n’est plus étrange que le désordred’une jolie femme au milieu de ces insignes guerriers et de ces formidables reliquesdu temps passé : — une écharpe de dentelle suspendue a un fer de lance, — un fraischapeau de satin rose accroché à un pommeau de rapière, — une ombrelle jetée surun bouclier, —des souliers mignons bâillant sous les cuissarts énormes d’un ca-pitaine de lansquenets.

A voir la lionne dans son négligé du matin, on pourrait aisément commettre unegrave erreur, et la prendre pour un joli jeune homme de dix-sept ans, tout aussibien que pour une femme de vingt-huit. Le costume est d’une ambiguité complète.Madame Dureynel porte une robe de chambre de cachemire vert, doublée de soier °uge, large, flottante, et tombant jusqu'à ses pieds chaussés de vastes pantouflesturques; une cravate de foulard entoure son cou; un bonnet de velours noir couvresa tête et ne laisse échapper de chaque côté qu’une seule boucle de cheveux. Ainsiy ctue, elle passe dans son boudoir, et elle se livre d’abord à la lecture des jour-naux, — non pas ces feuilles légères et frivoles consacrées à la mode , à la littéra-ture et aux théâtres, — mais le Journal des Haras, le Journal des Chasseurs, etdeux ou trois journaux politiques très-sérieux, très-graves, qu’elle parcourt d’unbout à l’autre afin d’être au courant de toutes choses.

Madame Dureynel est interrompue dans cette lecture intéressante par Job, qui se■’end à ses ordres. Job est le groom de la lionne.

— Comment Pembroche se porte-t-il ce matin? demande madame Dureynel. Jecompte le monter aujourd’hui; tenez-le prêt; vous me suivrez sur Fcnella... Main-tenant voici une lettre et un rouleau de vingt-cinq louis qu’il faut porter tout de suitechez M. Arthur de Sareuil ; vous lui remettrez cela à lui-même, entendez-vous, Job?

— Faudra-t-il demander un reçu?

— Quelle sottise!... Vous passerez ensuite chez mon chapelier, et vous lui direzfiu’il faut absolument que j’aie à midi mon chapeau de castor gris. Dépêchez-vous.

— Madame n’a-t-elle pas d’ordres à donner pour l’antichambre? Madame rece-vra-t-elle ce malin?

— Quelqu’un s’est-il déjà présenté?

— Le sellier de madame attend qu’elle soit visible.

— Pour son méhioire? Ces gens-là sont tous les mômes ; toujours pressés d’argent !