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LE GENDARME.
A quelle fête encorele voyons-nous paraître? La procession du village va passer.De même qu’il n’y a personne pour suivre le condamné qui monte a l’échafaud, iln’y a plus personne pour escorter Dieu qui sort de son temple. Ce triomphe misé-rable ressemble a la marche au calvaire, tant la honte et le respect humain serrenttous les cœurs. L’hostie sainte n’a plus de gardes pour ses cérémonies ni même poursa défense. Le curé gémissant s’épuiserait en vain a traîner le saint Sacrement dansles rues, quelques faibles femmes, Madeleines désolées, l’entourent à peine. Lepaysan ne croit plus en Dieu , c’est à peine s’il ôte son chapeau a son vieux curé,à peine s’il quitte un moment ses travaux pour voir passer ce triste appareil aubord de la route.
Le gendarme met son plus bel habit, se poste au coin du dais et suit de son pasgrave, s’agenouillant quand l’hostie s’élève, présentant son arme à son Dieu .Hélas ! le gendarme, peut-être, est de peu de foi comme le paysan, mais tel est sondevoir, il a l’habitude du respect et de l’autorité, il est doux et humble de cœur , àdemi chrétien par ces vertus chrétiennes , et dans ce moment encore il est le repré-sentant suprême de ce grand spectacle des temps passés : le soldat au pied de l’autel,l’épée sous la croix.
Aujourd’hui voici qu’un grand malheur est arrivé. Un homme est la gisant sur lechemin auprès d’une marre de sang, percé de coups, la tête fracassée. La terre fumeencore de ce meurtre. La trace des assassins est toute fraîche sur l’herbe. Qui ne sedétournera de ce lieu d’horreur? qui voudra s’approcher de ce corps, qui le secourras’il respire, qui comptera ses plaies livides, qui baissera les yeux sur cet af-freux visage ? Le cheval du gendarme se cabre en avançant. Le cavalier met pied àterre. C’est lui dont le cœur n’est ni trop dur ni trop faible pour de telles œuvres.C’est lui qui met la main sur ce cœur tiède encore, c’est lui qui étanche ce sang,c’est lui, le bon samaritain, qui panse le premier ces blessures , il y verse l’huile etle vin, il les serre de son linge et s’il en est besoin , il emportera la victime dans sapropre maison , cetle victime devant qui toutes portes se ferment.
C’est a lui que sont d’abord réservées ces affreuses surprises. Tous les crimes,tous les malheurs l’ont pour premier témoin. 11 met son doigt dans toutes les plaies,il pose la main sur tous les meurtriers et sur tous les cadavres. Vous, les gens paisi-bles qui lui devez votre paix, quand ces malheurs arrivent, vous n’avez qu’à vousenfermer pour les ignorer, vous n’avez qu’à les ignorer pour croire à la vertu , aubonheur, à l’honnêteté; pour être heureux, honnêtes, vertueux; mais lui, honnêtecomme vous, timide comme vous, sa vie est forcément empoisonnée par tout ce quisc passe d’horrible, sa raison est sans cesse ébranlée par tout ce qui se commet d’in-fâme. Au bas de ce théâtre toujours tragique de la société, il ressemble à cesvierges chrétiennes enchaînées durant les supplices et sur qui dégouttait le sang deséchafauds.
On le dérange à toute heure : qu’il sc lève! il s’agit de terreurs, de forfaits,il en est sûr; qu’il n’hésite pas cependant, qu’il se lève et qu’il marche! C’estlui qui pénétrera le premier dans cetle maison silencieuse, fermée depuis troisjours, où vivait un homme au désespoir, oii l’on va voir une scène effrayante, cet