7fi L’INSTITUTRICE.
pure morale, les romans à liassions factices sont venus fausser son cœur avant qu’ilne se fût éveillé.
Ainsi a grandi l’enfant loin de toute famille, gâtée, empoisonnée par le luxe,qui corrompt tout, même l’âme virginale d’une jeune fille; par le luxe qui lui adonné inconsidérément de l’or pour enchaîner 'a ses fantaisies dés subalternes com-plaisants. Et, lorsqu’à dix-huit ans , la pauvre fille déj'a blasée sur ces jouissancesde toilettes, de fêtes, de distractions mondaines, que ses compagnes ne voientqu’en rêve ; lorsqu’à dix-huit ans elle croit toucher enfin a cet empire d’éléganceet de domination frivole que tout lui a fait présager, visites mystérieuses de pa-rents millionnaires qui viennent chaque mois la demander au parloir, chuchote-ries des autres pensionnaires sur les grands événements qui la concernent; eh bien!lorsqu’elle attend que ce monde où son esprit romanesque lui assigne une si hauteplace s’ouvre pour elle, un jour la pauvre fille est sèchement appelée par la maîtressede pension, qui jusqu’alors l’avait traitée avec des égards obséquieux: on lui annoncetout à coup, durement, sans préparation, que ceux qui payaient sa pension sontmorts ou ruinés, et qu’elle doit songera se pourvoir d’un état dans le monde; onajoute, en forme de consolation , que ses talents lui seront une ressource qu’elle nedoit pas négliger.
A ce coup inattendu , à ce congé cruel, la jeune fille pâle, pâlit plus encore; maiselle se souvient de situations semblables à la sienne dans les romans qu’elle a lus ;elle se pose en héroïne, elle se roidit contre le malheur et s’éloigne d’un œil sec,sans donner un regret a cet asile de l’insouciance et de la jeunesse, oii elle n’a pasvécu en paix, elle qui n’a pas eu d’enfance, pas de rêves de jeunes filles, pas defraîches espérances ; mais des vanités, des ambitions dévorantes qui se voient tout àcoup si misérablement avortées.
Le monde s’ouvre h elle, elle l’embrasse avidement; elle est seule, sans fortune,sans protection : mais elle est libre, elle a un esprit aventureux que rien n’effraie,elle a des grâces affectées qui séduisent toujours dans un monde de suprême affec-tation , elle a cette beauté maladive qui va a sa destinée, qui doit l’aider a en triom-pher, pense-t-elle , en lui attirant cet intérêt qu’inspirent les airs de langueur in-définissables.
Dans cette société brillante et pervertie, où hier encore elle se disait : « Je seraireine ! » elle connaît les plus riches et les plus puissants: longtemps elle a été leurégale, elle n’ira pas aujourd’hui mendier leur aumône ; mais elle se présentera àeux comme une sœur dépouillée qu’ils ne doivent pas laisser voir dans son déuû-mentà ceux qui ne sont pas des leurs. Elle est accueillie, recherchée, on s’arrachela victime, jeune, belle , mystérieuse; c’est bientôt un être exceptionnel : elle estlière, elle n’accepte rien comme don, mais comme échange. Elle devient demoisellede compagnie dans quelque grande maison, mais sur un pied d’égalité. C’est un êtrepétri d’élégance, d’idées creuses, de dehors gracieux , de câlineries de chatte, unmélange de hauteur et de souplesse, une petite créature qui fait parfois fureur, quidevient par aventure une femme à la mode, une chose dont, comme un meublenouveau, une maîtresse de maison pare son salon avec vanité. Elle chante brillam-