182
LA DEMOISELLE A MA HIER.
cesse de M... ; ni qu’il soit revenu d'un long voyage qu’elle lui a fait entreprendre ;en un mot, j’en veux finir.
— Quel refrain! et ne vaudrait-il pas cent fois mieux rester fille toute sa vie quede finir par une détestable union !
— Ali, fi! rester fille comme ma tante Eléonore, j’aimerais autant être enterréevive ; j’aime assez le monde, et une vieille fille y joue un rôle insupportable; elle ydevient ridicule; elle y vit sans considération, sans appui; de plus, elle y vit sansfortune; il n’y a point d’âge où des parents consentent à donner a leur fille ce qu’ilsdonneraient a leur gendre : on est en tutelle tant qu’on a le bonheur de conserverson père ou sa mcre. On est à peine logée ; vous voyez, j’habite le cabinet de toilettede ma mère, sans qu’elle trouve qu’il soit nécessaire de me donner un appartementplus agréable et plus commode : je vais me marier, dit-elle toujours. On me parepour me montrer, mais je manque de beaucoup de choses nécessaires ! A quoi bonfaire faire ceci et cela, ne vais-je pas avoir un superbe trousseau ? Pourquoi lemoindre bijou, ne vais-je pas avoir une ravissante corbeille? Gêne et ennui, voilapour l’intérieur; position fausse et désagréable, voila pour l’extérieur. 11 résulte detout cela, ma belle Diana, qu’au lieu d’avoir pu faire comme vous un choix qui as-sure un bonheur romanesque a la vie entière, je vais m’ensevelir dans le plus tristede tous les tombeaux, un mariage de convenance qui ne me convient pas. Mais, paix !voila la voiture de manière. »
Diana se leva précipitamment en s’écriant :
« Mon Dieu, comment faire! il ne faut pas absolument qu’elle me voie ici.
— Marguerite réfléchit un instant et se levant a son tour, elle dit : Venez vite ; onne sort de ma chambre qu’en passant par celle de ma mère, mais vous pourrez latraverser avant qu’elle y soit arrivée. »
En disant ces mots, elle conduisit iadyL... toute tremblante atraversl’appartemcntde madame de Bussy, et lui ouvrant la porte d’un très-petit cabinet et d’une cham-bre de la femme de chambre, où venait aboutir un escalier dérobé, elle lui indiquales moyens de regagner la voiture qui l’attendait à quelque distance; mais, prête ala quitter, Marguerite lui dit :
« Chère Diana, pourquoi ce trouble et cette fuite précipitée? pourquoi me quittersi tôt? Tout votre air m’inquiète.
— 11 le faut, il le faut! vous saurez tout, je vous écrirai; aimez-moi toujours.Hélas! bientôt peut-être vous serez la seule au monde ! Et la belle jeune femme sejeta en sanglotant dans les bras de la jeune fille alarmée; puis ayant entendu quel-que bruit, elle s’en arracha et se hâta de descendre le petit escalier... Après en avoirfranchi quelques marches, elle se retourna et dit a Marguerite :
— Mon enfant, je vous en supplie, promettez-moi de ne pas vous marier ainsi.-•ni par amour, c’est le malheur de la vie. Et elle disparut au tournant de l’escalier.
— Voila qui est inexpliquable : « ni ainsi, ni par amour. » Mon Dieu! qu’a-t-elle?Serait-elle malheureuse? »
Marguerite retourna pensive dans sa chambre; madame de Bussy y entra un in stant après, elle paraissait agitée, mais singulièrement heureuse.