196 LE SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE.
tl’un écrivain débutant, qui avait commis la double maladresse de ne point hndestiner une création et d’oublier de se faire recommander par le ministère. Oser seprésenter devant un comité avec le seul appui de son talent. Vraiment la jeunesseest aujourd’hui d’une audace ! Encore si ce petit jeune homme avait été protègepar quelque sociétaire ! Ces messieurs et ces dames du comité ont l’habitude de serendre de petits services de ce genre. Passez-moi le drame de mon cousin, je vouspasserai la comédie de votre frère, ou de l’ami de votre famille. Mais quand on faitle premier pas dans la carrière, et qu’on n’est pas le favori du pouvoir, ou le cousinde l’une de ces dames, ou le parent de l’un de ces messieurs, ou qu’on n’a pointécrit de rôles d’un effet égal pour tous les membres de la société, c’est avoir perdula tête que de venir solliciter le vote du comique aréopage.
En attendant l’heure du dîner, Aristide se rend, suivant la saison, au café Mi'nerve, ou sous les ombrages poudreux du Palais-Royal . La entouré de quelques co-médiens de province que les destins contraires ont jetés sur le pavé de Paris , ou de cinqou six vieux rentiers littéraires qui n’ont rien de mieux a faire pour le moment, il p° seen maître de l’art, il dit les préceptes, enseigne la pratique, et développe un vasteplan de réforme dramatique qui doit incontestablement sauver le théâtre en France -Ce plan a déjà plusieurs fois été soumis au gouvernement, et en 1 8 14 , si l’empereurNapoléon n’avait pas été aussi occupé de sa lutte désespérée contre l’étranger, i 1aurait certainement fait une application gigantesque des idées d’Aristide. Il le lui afait dire par l’un de ses valets de chambre.
Il n’est sans doute pas besoin de vous apprendre que M. Aristide est un détestableacteur. Né en Gascogne, cette terre des esprits aventureux et des audaces heureuses,ce pays qui nous envoie tant de garçons coiffeurs, d’hommes d’état et de barytonsd’Opéra-Comique , il s’élança d’un atelier de frisure sur les planches de certain théâtrebourgeois de Bordeaux . 11 patoisait effroyablement, il avait beaucoup de chaleurméridionale , il criait à faire plaisir a un sourd , il gesticulait à démonter les cou-lisses , enfin il avait quelque chose du tragédien Lafond, qui était aussi un produit dusol, et dont le succès à Paris était pyramidal dans ce moment-là ; il se vit applaudi àoutrance, et dès lors sa vocation fut décidée.
Et ici, permettez-moi une réflexion. L’une des plaies actuelles du théâtre, plaieq ulheureusement commence à se cicatriser, c’est que trop longtemps, vers l’aurore dece bienheureux dix-neuvième siècle , il a recruté son personnel dans une classe for 1estimable sans doute, mais où n’avaient encore pénétré ni l’instruction, ni Ebahi'tude des manières sinon élégantes, du moins convenables. Avant notre grande elmémorable révolution de 89 , de quels éléments se composaient les troupes draïUU'tiques? — D’abord d’anciens enfants de la balle, ainsi qu’on disait alors, c’est-à-dire de fils d’acteurs qui avaient été élevés, comme Fleury, sur les genoux
des
de
reines et avaient pris, au contact de la belle et folle société d’alors, un vernisgentilhommerie et de grandes façons qui leur allait à ravir à la scène et hor»^scène ; puis de quelques jeunes gens de famille ruinés par les cartes, le vin et ^femmes, qui se jetaient au théâtre pour faire oublier, sous un nom supp osCdans une profession nouvelle, certaines habiletés de main ou quelques longues