LE SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE. 199
l'ar moi aux plus secrets mystères de l’art ; mais la nature n’a rien fait pour vous...Allez !
A l’époque où il fut reçu sociétaire, M. Aristide, tout lier de sa position nouvelle,V( mlut imiter quelques-uns de ses camarades et aller donner des représentations en
Province.
C’est une existence si belle que celle de l’acteur de Paris qui voyage! Quand il doithonorer une localité de sa présence, il est annoncé deux mois d’avance par la ga-Ze| le... Le jour de son arrivée est pour la ville un jour de fête... Les camarades et lesjeunes gens du pays vont a deux lieues au devant de lui... 11 entre dans la cité entouré<l’un e brillante cavalcade, comme un souverain en voyage, et toutes les dames de la'"le, dès qu’elles entendent le roulement de sa chaise de poste, se mettent au balcondans leurs plus beaux atours et lui jettent au nez les bouquets les plus odoriférants! 11y avait la de quoi séduire uue tôle plus forte que celle de M. Aristide ! Et ses rêves, alui > étaient encore plus magniliques que la réalité... 11 se voyait porté en triomphePar la population empressée... On lui décernait des statues... On donnait son nom àl|es quais et a des places publiques... 11 revenait a Paris chargé de couronnes de laurierel 'eportefeuille garni d’un nombre infini de billets de banque... La fortune et lagloire ! — Flélas ! que le réveil fut triste !
M. Aristide alla il Rouen. Le premier jour il fut siffloté dans le rôle de Néron , etle lendemain il fit 59 francs 25 centimes de recette.
L’année suivante M. Aristide alla a Amiens . Le premier jour il fut siffloté dans le’èle de Néron , et le lendemain il fit 29 francs 15 centimes de recette.
L’année suivante M. Aristide alla a Villers-Cotlerels. Le premier jour il fut sifflotédans le rôle de Néron , et le lendemain il fit 7 francs 9 centimes de recette.
Après ces malheureuses tentatives M. Aristide, gémissant sur la dépravation de l’in-te "igence publique, fut obligé de renoncer aux tournées départementales. Ce qui ne'empêche pas de se proclamer le premier tragédien de France et de Navarre. Si vous,e rencontrez dans quelque théâtre secondaire où souvent il y a des talents fort natu-r<?ls > fort estimables, fort supérieurs aux talents de convention eide routine, vous le'errez hausser les épaules de pitié et donner les marques du plus profond dédain,11 Ce s gens-là ne savent pas marcher, s’écriera-t-il tout haut. Ces gens-la ne saventPas di re deux mots de suite ! » Le public applaudit ; Aristide se déchaîne contre le pu-lj|,c - H n’y aura véritablement de théâtre en France que lorsque tous les acteurs seront* lu genre Aristide, que lorsque le parterre ne sera composé que de spectateurs eapa-1 es de comprendre et d’approuver l’Aristide.
Lorsque M. Aristide doit jouer dans la pièce d’un auteur commençant, il le dés-Cs I>ère aux répétitions par ses observations continuelles, il le met au supplice par sesCrit iques maladroites, il l’aveugle des bouffées de son amour-propre; mais il est tou-jours d’une docilité et d’une soumission parfaites devant les poètes d’administration,e 'ant les Térences des bureaux ministériels.
L® principale occupation de M. Aristide consiste a éloigner du théâtre les jeuneseleurs qui donnent des espérances et surtout ceux qui auraient la prétention de dé-u,ei> dans son emploi. Il ne permet l’accès qu’a la médiocrité qui ne saurait lui causer