Band 
Tome second.
Seite
202
JPEG-Download
 

202

LA CANTATRICE DE SALON.

et ces dames ont l’air de croire que beaucoup de péchés leur seront remis pai'^qu’elles ont beaucoup chanté.

Le chant est leur baume de fier-à-bras ; elles s’imaginent y avoir découvert unspéciiique infaillible contre tous les maux, et appliquent un concert, comme remèdeuniversel, a toutes les plaies saignantes delà malheureuse humanité.

Le chant et la charité ballottent entre eux ces dames. La charité les pousse auchant, le chant les pousse a la charité. Rien n’est charitable comme la femme chau-lante, et personne ne chante tant que la femme charitable.

Un malheureux qui manque de tout, dont la femme est mourante et les en-fants affamés, et qui a entendu célébrer la bonté divine de ces sœurs de cha-rité chantantes, s’adresse h une d’elles : elle l’écoute avec une affabilité vraimenttouchante, et puis, au lieu de lui donner de l’argent, d’envoyer un médecin asa femme, et du pain a ses enfants, lui répond : « Je parlerai a madame de B-et nous donnerons un concert pour vous. » Le pauvre misérable s’en va, accablade douleur, mourant de faim et de froid. La cantatrice, lorsqu’elle raconte I’his-toire a ses amis, le soir, a une attaque de nerfs; ce qui fait dire à toute la s0 "ciété : « Quelle âme divine et quel cœur d’ange ! » à quoi elle répond : « H estvrai, je suis trop sensible! » Et puis, dirigeant un regard humide et languis-sant vers un grand et mélancolique jeune homme a moustaches noires, avec lequelelle chante ordinairement le duo des Huguenots , elle ajoute en soupirant : « Vousne savez pas comme je sens vivement ! la sensibilité me tue ! » Six semaines après,la cantatrice, resplendissante de toilette, fraîche a force de blanc et de rouge,brillante il force de bijoux, applaudie a force de dîners, chante deux cavatines, deuxduos, deux finales, et des romances sans nombre devant six cents personnes, etse trouve mal à la fin.

Son concert fait fureur, et quand elle se prépare a donner quelques secoursa l’infortuné qui, sans le vouloir, Ta aidée a écorcher les oreilles a la moitié dumonde élégant de Paris , elle est tout étonnée d’apprendre que sa femme est moi' t(1depuis trois semaines, que lui-même s’est brûlé la cervelle, et qu’on ignore ceque sont devenus ses enfants. Elle lève ses yeux vers le ciel, et dit avec u«air de résignation chrétienne : « 11 y a dans ce monde des gens bien ingrats! 11Ses amis lèvent les yeux vers le ciel et disent : « Quelle femme sublime ! elle «epense qu’aux autres! » Lorsqu’elle a secouru tous les pauvres de son arrondisse-ment , et tous les ouvriers malheureux des provinces, que, grâce à elle, il na dans son quartier plus de pauvres, et dans les provinces plus d’ouvriers mal-heureux. , sa charité inépuisable prend son essor, traverse les mers, franclu 1tous les obstacles, ne se laisse arrêter par rien, et finit par découvrir quelfi lievillage africain ou américain dont les habitants souffrent (c’est le mot), quelq 11 ^victimes du feu ou d’un tremblement de terre , d’une rivière débordée, ou d’" lU 'révolution, d’une avalanche ou d’un volcan. Les victimes nécessaires une fois trouvées, elle organise tout de suite un concert, écrit des lettres humanitaires (car ,afemme chantante a aussi parfois des prétentions littéraires), qu’elle termine d’ordi» allCen vous engageant a aller chez elle le lendemain à deux heures pour une répélil' 0 "'