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LE GARÇON Dli BUREAU.
« Je désirerais parler 'a monsieur le directeur , lui dit un jeune solliciteur fort em-pressé.—Monsieur le directeur n’est pas visible les jours d’audience publique. Ecrivezpour demander un rendez-vous. — Mais je repars demain! (Auguste lui a pris sonchapeau et l’essuie avçc sa serviette.) — Qu’y puis-je faire? — Quel contre-temps!moi, le fils d’un de ses meilleurs amis! — Cependant... reprend Auguste , je vaisvoir si monsieur le directeur consent. »
Entre l'assertion je suis le fils d’un ancien ami et le cependant d’Auguste, ils’est opéré une manœuvre habile, une démonstration efficace qui n’ont point échappea l’œil exercé du garçon de bureau : la clef du cabinet directorial a passé de la pochedu jeune solliciteur dans la main d’Auguste, qui va s’en servir.
a Monsieur le directeur! — Eh bien, qu’est-ce? — Le fils d’un ancien ami.—Auguste, vous m’obsédez! — Monsieur, le fils d’un ancien... Jeune homme,donnez-vous la peine d’entrer! » La place est emportée d’assaut; mais il faut croirequ’on ne put s’entendre sur les articles de la capitulation, car le solliciteur sortitavec l’air du mécontentement; et quand il fut parti, la bruyante sonnette rappelaAuguste, qui reçut l’ordre très-sévère de ne plus désormais introduire son protège,ce qui le fit s’exclamer : « Le fils d’un ancien ami consigné ! je parie qu’il lui aurademandé quelque chose ! »
Auguste a pour collègue un pauvre diable, espèce d’hébété, dont l’infirmité est d’é-corcher tous les noms propres qu’il est chargé d’annoncer. Pas un n’est épargné. Jecrois qu’il estropie môme celui de Napoléon. Je ne lui connais de comparable quel’huissier de la direction des postes qui a transformé M. Pozzodi Borgo, en M. de laposte de Bordeaux, et M. Dédelay d’Agier en M. le dey d’Alger ; il y a peu de joursM. Marée , un des plus habiles et des plus consciencieux travailleurs du conseil d’E-tat (je lui demande excuse de me servir de son honorable nom), ayant à conféreravec le président de sa section, dut s’adresser, pour être introduit, au garçon de bu-reau dont il est question. Celui-ci rapporte immédiatement du cabinet de M. de 11***cette inconcevable réponse qu’il brode a sa façon : « mon brave homme, vous pou-vez vous retirer, monsieur le comle ne fera pas danser cet hiver, — comment danser?— fichtre... » Enfin tout s’explique : notre impitoyable écorcheur au lieu de M. Marée ,maître des requêtes, avait annoncé M. Marc, maître d’orchestre.
Cet autre est une victime des besoins de son incommensurable nez ; il est devenuchipeur pour satisfaire aux menues dépenses de son tabac, dont il fait un usage pres-que immodéré ; il récolte tous les vieux papiers, et chaque soir s’en fait une cuirassequi sert à dissimuler son innocent larcin : je dis innocent, car pour beaucoup d’indi-vidus ce n’est pas voler que voler le gouvernement; ce qui fait que notre garçonde bureau se permet parfois d’entasser pêle-mêle les morts et les vivants, et de jo |erau vieux papier des pièces que leur importance devrait préserver d’un trépas aussiprématuré : par bonheur, les élucubrations ministérielles ne sont pas comme l eSfleuves qui ne remontent jamais a leur source : elles y reviennent, flétries il estvrai, mais elles y reviennent par l’entremise d’un charcutier qui en a enveloppé é® ssaucisses; la fruitière, du beurre; l’épicier, du fromage; vaisselle plate des malheu-reux commis qui font a leur bureau le modeste repas du matin.