210 LE RHÉTORiClEN.
donnait beaucoup et qu’il demandait régulièrement à sa fennno après son café. Sije battais la mesure a contre-temps, ce n’était pas ma faute et ce n’était pas sansraison, car je n’ai jamais eu l’oreille musicale; mais ma jolie cousine ne s’en forma-lisait et ne s’en plaignait en aucune façon.
En voyant son indulgence, et d’après uu si tendre encouragement, je ne doulaiplus de mon succès auprès d’elle et je pris la résolution d’ew finir. A cet effet, j’é-crivis, en cursive anglaise assez passable, une déclaration qui élait un véritable chef-d’œuvre de rhétorique, et je puis ajouter de dialectique, car toutes les parties dudiscours, depuis l’exordc jusqu’à la péroraison , s’y trouvaient enchaînées et déduitesavec une méthode irréprochable , une logique parfaite ! — Ensuite et malgré la sa-tisfaction que j’en éprouvais, ne me sentant pas la témérité de remettre moi-mênicune pareille épître, j’eus recours à un stratagème de comédie : je chargeai monbouquet d’être mou messager; je savais que ma cousine, toute campagnarde d’ha-bitude, en détachait la gerbe elle-même, alin d’en garnir deux vases qu’elle avaitsur la cheminée de son cabinet.
Fort de ma résolution , je montai tout de suite après dîner pour aller cherchermon buisson de roses et d’œillets, et je redescendis l’escalier en conservant un à-plomb stoïque ; seulement à la porte du salon, je sentis battre mou cœur et j’hésitai :mais ce ne fut que l’affaire d’un instant.
— Vous arrivez trop tard, monsieur de l’ancien régime, me dit le colonel ; —les oiseaux sont envolés : Constance a mal à la tête, et la voilà qui vient d’aller semettre au lit pour y boire de l’eau de tilleul, à ce qu’elle a dit.
Ma figure exprimait un tel désappointement, que mon cousin ne put s’empêcherd’en rire.
— Donnez-vous doue du mal pour les femmes, continua-t-il en goguenar*dant ; fatiguez - vous donc à composer des pyramides de Heurs : une migraine,
un enfant malade, et voilà que votre travail est à vau-l’eau_ Sapristie-
quel parfum ! Passe-moi donc un peu cet odorant tribut de ton amitié pour niafemme.
A cette demande inattendue, mou sang reHua vers ma tête, et je devins couleurde pourpre.
Je restais cloué à ma place , et le colonel me toisa de la tête aux pieds; ensuite ilplissa son front, ouvrit de grands yeux, serra les lèvres, et lit entendre un appelde langue qui pouvait signifier : — Ah 1 vous aviez une intention de galanterie ! o»ne se doutait pas de ça.
Revenu de mapremièro stupeur, je crus qu’il fallait payer d’audace, etjcp re 'sentai le bouquet à mon cousin, mais ce fut avec les yeux baissés et les joues fo*'tement colorées encore. Il regarda le bouquet fort attentivement, mais sa ligure <lc'meura tout à fait impassible; il en respira l’odeur, et puis, le posant sur un guéridonqui se trouvait à portée de son bras, il se renverse dans son fauteuil, en s’abandon-nant à une espèce de rêverie léthargique.
A peine revenu de ma frayeur, je commençais à me reprocher mes idées de stduction ; mais notre tête-à-tête muet fut interrompu au bout de quelques minutes ,