Band 
Tome second.
Seite
258
JPEG-Download
 

238 L’HOMME À TOUT TAIRE.

il y en a un) de notre industrie nationale. La, il ouvre les voitures et les parapluies,garde les chiens et les chevaux des visiteurs, et vend en contrebande des billets defaveur pour les jours réservés. C’est lui qui infuse ainsi mille premiers venus dans lasociété choisie que l’autorité avait projeté de réunir a certains moments. Cette inter-vention a ses inconvénients, ses périls, mais qu’importe? 11 est toujours beau de com-battre et d’extirper le privilège ; les principes d’abord ! nos poches ensuite.—Remer-cions donc l’homme a tout faire et donnons-lui deux sous avant qu’on ne nous ait volenotre bourse.

L’homme a tout faire offre de vingt-cinq a cinquante ans ; il a reçu en baptêmeplusieurs noms qui ne lui suffisent pas, et il a pris de lui-même un sobriquet : Joseph ,Napoléon , Ricard, dit Vliomnibm. Il est grand, fort; il a été joli garçon, puis belhomme. La courbure concavede son nez indique a l’œil physiologiste, et surtout a Torilqui ne l’est pas, une aptitude sans bornes, et la ligne de son front à l’oreille droite,un défaut d’application sans limites. 11 a un poil dans la main, ce qui est le signeinfaillible de la méditation et de la mélancolie. 11 se met bien, sans affecter dechanger souvent son linge; il a eu des bonnes fortunes, mais c’est la meilleure qu’ilpoursuit.

A ces mots, n’allez pas vous imaginer qu’il soit ambitieux; il fait de tout sans doute,mais par horreur du travail régulier, assidu ; il tient plus a varier son désœuvrementque ses bénéfices. Notre héros serait peut-être désintéressé, si le marchand de vin etle charcutier n’existaient pas; il est vrai que, s’ils n’existaient pas, l’homme à toutfaire serait de force a les inventer. 11 y a une foule de destinées qui tournent ainsidans un cercle vicieux.

Si Ton nous permettait de plaisanter avec notre sujet, nous dirions qu’il représenteun véritable exemplaire vivant et relié en veau du Conducteur Parisien, et duGuide de l’étranger à Paris . Sans parler spécialement aucune langue, il possèdecomme une sorte d’intelligence de tous les idiomes, et il indique du doigt, avecbeaucoup de perspicacité, aux Anglais, l’hôtel de Windsor, aux Allemands , l’hôtel duRhin, aux princes russes, les Champs-Elysées et le faubourg Saint-Honoré. Il apprendaux provinciaux à ne pas confondre le Panthéon avec les Invalides ; le Garde-Meublede la couronne avec la Chambre des Députés.

Il aime a cultiver le Jardin des Plantes . Là il exerce une domination cartèriennfsur plusieurs animaux. Donnez-lui quelques sous, et il fera monter Tours Martin al’arbre;—pour deux liards déplus, il fera faire la roue aux paons. Il vous montreraaussi l’éléphant adressant sa prière au soleil... c’est-à-dire qu’il vous fera voir séparé-ment l’adorateur et le dieu ; quant au moment de la prière, il est difficile à saisir, etvous serez probablement arrivé beaucoup trop tard... à moins que vous ne soyezvenu de trop bonne heure.

L’homme à tout faire se charge de retenir des places sur le devant, pour les joursde revue, de cortège, d’enterrements solennels. Comme il ne pourrait pas suffire à labesogne, il loue des enfants aux femmes de sa connaissance intime, et recommandela veille de les lui envoyer le lendemain, franco, et à domicile... chez le marchandde liqueurs.