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LE JOUEUR DE BOULES.
aussi, a proclamé son indépendance; il s’est affranchi des terrains préparés exprès,comme on en voyait encore quelques-uns, il y a trente ans, le long de la partie droitedes Champs-Elysées , où s’élève aujourd’hui le quartier Beaujon ; le noijon a tota-lement disparu, et c’est tout au plus s’il existe encore dans la mémoire des doyensdes joueurs de houles ; la nouvelle génération ne le connaît pas. Autrefois le jeu deboules s’appelait aussi cochonnet. Cette dénomination, dont l’étymologie m’est incon-nue, n’appartient plus maintenant qu’a la petite boule qui sert a marquer le but ;encore n’est-elle usitée que sur la rive droite de la Seine ; sur la rive gauche, le co-chonnet s’appelle le petit, peut-être dans le but louable de ne point effaroucher ladélicatesse du faubourg Saint-Germain, par un diminutif qui rappelle un animal im-monde. Dans ces derniers temps, quelques joueurs de boules, séduits sans doute pat'la manie des innovations, ont essayé de substituer aux deux dénominations consa-crées par l’usage, celle de bouchon; mais leur tentative a été repoussée, et ils n’ontpoint fait école. Les amateurs du noble jeu de boules ont compris qu’ils ne devaientpas admettre dans leur vocabulaire un terme emprunté a un jeu que pratiquaientjadis les laquais dans les châteaux, et qui ne sert plus guère aujourd’hui de délasse-ment qu’aux gamins de Paris du premier âge ; car ils attaquent de front le jeu dutonneau dès qu’ils atteignent l’âge d’émeute.
Quoique les conditions pour la fixation du nombre des points soient les mêmesqu’autrefois, une partie de boules se joue ordinairement en onze points. Celui des•joueurs qui dans un coup gagne un ou plusieurs points, acquiert le droit de lancerle cochonnet, et par conséquent de déterminer le but. L’avantage qui en résulte est siimportant que cette question ne doit pas être traitée légèrement.
D’abord il faut savoir qu’un joueur de boules se livre a une foule d’études prépa-ratoires dont la principale a pour objet la connaissance exacte du terrain. 11 en estqui connaissent, aux Champs-Elysées , l’assiette des lieux et jusqu’aux moindres si-nuosités du sol, aussi bien que Napoléon connaissait sa carte d’Europe .
Ils y vont souvent le matin, en cachette les uns des autres ; ils suivent les déviationsde leurs boules, étudient l’effet des pentes, calculent quelle ressource offrira un ri-cochet savamment combiné. Munis de ces instructions géographiques, sans affecta-tion, sans avoir l’air d’être déterminés autrement que par le hasard, maîtres du co-chonnet, ils le dirigent vers un but dont les approches leur sont familières. Hfaut donc être quelque peu versé dans la diplomatie pour conserver tous ses avan-tages à un combat de boules. Ce n’est pas tout : le joueur de boules qui dispose ducochonnet est le souverain le plus absolu qui se puisse imaginer ; le moment où üélucubre dans sa pensée la direction qu’il lui donnera est peut-être le moment où ilest le plus beau. Son visage est impassible comme l’était celui de M. de Talleyrand :vainement on cherche à deviner son dessein ; vainement les spectateurs veulent s o-rienter sur sa physionomie afin de se bien placer ; quand ils attendent le cochonnetdans une direction, ils le voient rouler dans une autre, et tous, sans le plus lege'murmure, sans se permettre la moindre observation, se rangent en une double haie,où le despotisme du joueur a voulu qu’ils vinssent se ranger. Quel souverain oseraitse flatter d’obtenir de ses sujets une telle obéissance !