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LE GARÇON DE CAFE
tout d’un coup. Les antécédents de ceux qui la composent se perdent dans les brouil-lards d’un passé orageux, dans la fumée de cent estaminets, dans la chronique de laChaumière et de la Courlille. Ces garçons de café-la ont, pour la plupart, hérité jadisd’un parent de la Normandie , ou du Perche. Alors ils ont roulé dans les cabriolets derégie pendant les jours gras de telle année ; ils ont joué du cor chez tous les marchandsde vin de la rue Montorgueil; ils ont fatigué le sol historique du bois de Romainvilleavec leur danse passionnée, puis, un beau jour, ils ont porté leur dernier écu aubureau de ‘placement. Ils sont devenus garçons de café.
Ceux-là ne sont pas les moins habiles. Leur vieille expérience en fait d’excellentsarbitres dans une discussion de billard, de dames ou de dominos; ils savent, de lon-gue date, ce qui plaît aux viveurs sortant d’un bon repas, et ils n’ont pas peur desivrognes.
Quels que soient d’ailleurs ses précédents, le garçon de café typique est toujoursun homme probe et bien portant : la vigueur de constitution et l’honnêteté d’âme sontdeux qualités sans lesquelles il ne saurait être. L’œil du maître, on le comprend,ne peut toujours planer sur les flacons, les carafes, les tasses et les cafetières dulaboratoire. Rien de facile comme de détourner, au milieu de la consommationgigantesque de certains établissements, quelques gouttes de cet océan de rafraî-chissements et de liqueurs, quelques fractions de ce total que le patron compte tousles soirs, à la grande mortification du mauvais sujet retardataire échangeant sadernière pièce de dix sous, à minuit, contre une bouteille de bière blanche. Legarçon est donc, et de toute nécessité, un honnête homme. Depuis le lever dusoleil jusqu’à l’extinction du gaz, il manipule le numéraire de son prochain : c’est unserviteur de confiance, c’est un garçon de recettes à domicile.
Vigueur de constitution : vous allez voir qu’elle est indispensable au garçon decafé. Le jour paraît; le garçon de café qui, la veille, a dû se coucher tard,doit se lever de bonne heure. Il n’y a guère d’éveillés à Paris que les fruitières,les balayeurs et les porteurs d’eau; eh bien! lui, homme élégaDt, lui qui passe sontemps au milieu d’épicuriens, lui qui fait incontestablement partie de la civilisationavancée, de la vie de luxe, il faut qu’il s’arrache aux douceurs du repos. Tous lesjours le bien vivre l’entoure de ses séductions, de ses parfums, de ses joies, et lu',il doit vivre delà vie rude de l’ouvrier; son maître veut qu’il ait, a la fois, l’éle-gance coquette d’une jolie perruche et la vigilance pénible du coq. Il s’éveille donc,il étend les bras, et ses doigts allongés vont frapper les pieds des tables entre les-quelles il a jeté son matelas la veille, ou bien ils labourent le sable que l’on sèmetous les jours dans la grande salle. Car, voyez-vous bien, il est condamné a stnourrir, a se reposer dans cet espace où il fait son état ; comme le soldat en campagneil couche sur le champ de bataille. Mais, en vérité, mieux vaut souvent le bivouac,sur lequel la neige et la pluie ne tombent pas toujours, quoi qu’en disent les Fic-toires et Conquêtes et les vaudevilles militaires.
Au bivouac, l’air pur du matin, les feux du soleil levant, le chant des oiseaux duciel raniment le guerrier. Le garçon de café, à son grand lever, ne trouve qu uneatmosphère lourde et tout imprégnée des émanations trop connues du gaz, aux-